"Aussi loin que je me souvienne (...) j'étais un cas intéressant d'audition colorée. Peut-être qu'entendre n'est pas le terme tout à fait exact, étant donné que la sensation de couleur semble être produite par l'acte même
par lequel je prononce une lettre particulière, pendant que j'imagine sa forme. La lettre a (...) est, pour moi
de la couleur du bois usé par les intempéries, mais, ( dans une autre police de caractère) le a évoque l'ébène poli. Ce groupe de couleur noire inclut aussi les g durs (du caoutchouc vulcanisé) et le r (des guenilles noires
en train d'être déchirées). Le n farine (...) et le o petit miroir au manche d'ivoire s'occupent des blancs. (...)
Si nous passons au groupe bleu, il y a le x bleu acier, le z nuage d'orage, et le k myrtille. Comme il existe une subtile interaction entre la sonorité et la forme, (...) le s n'est pas du même bleu pâle que c, mais un curieux mélange d'azur et de nacre. Les teintes adjacentes ne se mélangent pas (...).
Je me presse de compléter ma liste avant que je sois interrompu. Dans le groupe vert, il y a la feuille de l'aulne du f, la pomme pas mûre du p, et le pistache t. Un vert terne combiné je ne sais trop pourquoi au violet , est le mieux que je puisse faire pour le w. Les jaunes comportent des e et des i variés, le d crémeux,
le y vif , et le u dont je ne peux exprimer la valeur alphabétique que par "cuivré avec un reflet olive".
Dans le groupe des marrons, il y a les tons caoutchouteux riches du doux g, du j plus pâle encore, rouges,
le b a la tonalité que les peintres appellent Sienne brûlé, le m est un pli de flanelle rose, et aujourd'hui j'ai enfin apparié le v avec la teinte "Rose Quartz" dans le Dictionnaire des Couleurs de Maerz et Paul.
Le mot pour arc-en-ciel, un arc-en-ciel véritable, mais décidément brouillé, est dans mon langage personnel
le mot difficilement prononçable kzspygv.
Les confessions d'un synesthète doivent sembler fastidieuses et prétentieuses à ceux qui sont protégés
de telles brèches et de telles évasions par des murs plus solides que ne sont les miens. A ma mère, pourtant tout cela semblait normal. Le sujet fut abordé, un jour durant ma septième année, alors que j'utilisais un tas
Je fis à ma mère, en passant, la remarque que les couleurs des lettres étaient toutes fausses.
Nous avons alors découvert alors que certaines de ses lettres à elle avaient la même teinte que les miennes,
et qu'en plus, elle entendait les notes de musique en couleurs. En moi, les notes de musique n'évoquaient aucune sorte de couleur. (...)
Ma mère fit tout pour encourager la sensibilité générale que j'avais aux stimulations visuelles.
Combien d'aquarelles elle a peintes pour moi. Quelle révélation ce fut quand elle me montra l'arbre-lilas qui pousse à partir d'un mélange de bleu et de rouge !".
(Réf. : Sur les épaules de Darwin - France Inter - par Jean-Claude Ameisen)
émission du 4 août 2012
rediffusion du 10 décembre 2011
Les battements du temps (14)
Comme de longs échos...
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Par Den :
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