traduit de l'anglais (Inde)
par Irène Margit
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A LKC
Ensemble nous avons atteint la rive
A Mary Roy
Qui n'a jamais dit tant pis
Les hôtes en partant
Posaient un baiser sur son crâne
Et elle les reconnaissait
A leur voix
John Berger
"Mon refuge et mon orage est une invitation à retrouver toute la puissance romanesque de la grande autrice indienne du Dieu des Petits Riens.
Dans ce récit littéraire d’une infinie beauté, Arundhati Roy revient
sur son passé : une enfance chaotique dans le sud de l’Inde, son
émancipation précoce, le goût de l’écriture, la fulgurance du succès
international avec le Booker Prize en 1997, puis la découverte que sa
plume peut devenir une arme pour déjouer les injustices et la violence
du gouvernement indien. Au fil des chapitres, c’est aussi le portrait de
sa mère, Mary Roy, qui prend forme. Une grande âme, généreuse et adulée
dans sa région pour y avoir bâti une école, mais qui dans l’intimité
s’avérait une mère impitoyable et maltraitante. Toute sa vie durant,
elle aura été pour sa fille à la fois son refuge et son orage.
Dans
ce livre magnifique au style luxuriant, Arundhati Roy nous ouvre les
portes de sa vie hors norme et haletante, mêlée à celle d’une figure
maternelle redoutable mais qui lui a transmis le goût de la liberté, et
la nécessité d’écrire".
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Gangster
"Elle avait choisi septembre, ce mois extraordinaire entre tous, pour prendre congé. Dans le sillage de la mousson, le Kerala rutilait, coulée d'émeraude entre la montagne et la mer. Alors que dans un virage de l'avion la Terre se levait à notre rencontre pour nous saluer, j'avais peine à croire que la topographie puisse provoquer une douleur physique aussi palpable. Ce paysage adoré, je ne l'avais jamais connu, jamais imaginé, jamais évoqué sans qu'elle en fasse partie. Ces collines et ces arbres, les vertes rivières, les rizieres reculant sous l'avancée du béton, d'où jaillissaient des panneaux publicitaires gigantesques vantant d'horribles saris de mariage et des bijoux encore plus laids, je n'aurais pu me les représenter sans penser à elle. Tissée dans cette trame, elle dépassait en hauteur n'importe quel panneau, plus lourde de périls que n'importe quelle rivière en crue, plus obstinée que la pluie, plus présente même que la mer. Comment était-ce possible ? Comment ? Elle avait passé la porte sans préavis. Imprévisible, comme à l'accoutumée. L'Église n'a pas voulu d'elle. Elle n'avait pas voulu de l'Église (conséquence d'une lutte féroce, rien à voir avec Dieu). Au vu de sa position dans notre ville et notre ville étant ce qu'elle était, nous nous devions de lui organiser des obsèques à sa mesure. Les quotidiens locaux annonçaient son décès en première page et la plupart des journaux nationaux le mentionnaient. D'innombrables expressions d'amour déferlaient sur le Net, rédigées par plusieurs générations d'étudiants dont elle avait transformé la vie lors de leur passage dans l'école qu'elle avait fondée ; d'autres se remémoraient la victoire légendaire qu'elle avait remportée devant les tribunaux à l'issue de sa lutte pour l'égalité des droits de succession en faveur des femmes chrétiennes du Kerala. Le déluge de notices nécrologiques rendait plus impérieuse encore la nécessité de faire les choses bien. Mais comment ? Heureusement, le jour de sa mort, l'école était fermée, les enfants étaient rentrés chez eux. Le campus était tout à nous. C'était un immense soulagement. Peut-être avait-elle prévu cela aussi".... * "J'ai quitté la maison, ou plutôt, cessé d'y retourner, si tant est que c'était chez moi, à dix-huit ans. Je venais d'entamer ma troisième année à l'Ecole d'architecture de Delhi. A cette époque, on terminait le secondaire à seize ans. C'était mon âge à l'été 1976, quand je suis arrivée à la gare de Nizamuddin, seule, sans connaissance même rudimentaire de l'hindi, pour passer l'examen d'entrée à l'Ecole d'architecture. Terrifiée, je portais un couteau dans mon sac. Delhi était à trois jours et deux nuits de train de Cochin, Cochin à trois heures de voiture de la ville de Kottayam, et Kottayam à quelques kilomètres de notre village d'Ayemenem, où j'avais passé ma petite enfance. Autant dire que Delhi était pour moi un autre pays. La langue, la nourriture, le climat, tout y était différent. Les dimensions de la ville dépassaient mon entendement. Je venais d'un endroit où tout le monde savait où chacun habitait. Dans mon ignorance pathétique, j'ai demandé à un conducteur d'auto-rickshaw de me conduire chez Mrs Joseph, la soeur aînée de ma mère. Pour moi, il allait de soi qu'il connaissait son adresse. Il a tiré longuement sur sa bidi avant de se détourner avec un air d'ennui profond. Deux ans plus tard, c'était moi qui fumais des bidi et cultivais cette expression consommée de lassitude dédaigneuse. J'avais remplacé mon couteau par une bonne provision de haschich et une attitude d'habitante des grandes villes. J'avais émigré. J'ai quitté ma mère, non parce que je ne l'aimais pas, mais pour pouvoir continuer à l'aimer. Rester aurait rendu la chose impossible. Après mon départ, je ne l'ai pas vue, je ne lui ai pas parlé des années durant. Elle n'a jamais cherché à me joindre. Elle ne m'a jamais demandé pourquoi j'étais partie. A quoi bon, puisque nous le savions l'une comme l'autre. Nous nous étions entendues sur un mensonge, un beau mensonge de mon cru. "Elle m'aimait assez pour accepter que je la quitte", voilà ce que je disais en exergue à mon premier roman, Le Dieu des Petits Riens, qui lui est dédié.Elle citait souvent cette phrase comme s'il s'agissait d'une vérité révélée. Mon frère s'amuse à dire que c'est la seule ligne de fiction réelle dans tout le livre.Jusqu'à la fin de sa vie, elle ne m'a pas demandé une seule fois comment je m'étais débrouillée - pas trop mal, merci - pendant ces sept années de cavale. Jamais demandé où je vivais, si j'avais poursuivi mes études jusqu'au diplôme. Je ne lui en ai jamais parlé.".... | |
"Si j'écris ce livre, c'est pour combler le fossé entre l'héritage d'amour laissé à ceux qu'elle a aidés à vivre et les épines qu'elle a semées sur mon chemin - ces petits flotteurs dans mes veines, hameçons encore accrochés aux tissus mous tandis que mon sang circule vers et hors de mon coeur. Un livre aussi difficile à écrire qu'il l'est à ne pas écrire.
Plus encore peut-être que celui d'une fille qui a perdu sa mère, mon deuil est celui d'une écrivaine pour son sujet le plus passionnant. Dans ces pages ma mère, mon gangster, va vivre. Elle était mon refuge et mon orage".
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pour chacun chacune d'entre vous,
Une heureuse découverte pour moi, que je souhaite partager avec vous.
Pour Anne l'Artisanne, en particulier qui connaît bien l'Inde, et y a laissé une partie de son coeur et son âme ...
Je vous embrasse
Den
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