lundi 22 janvier 2018

Chopin - Spring Waltz (Mariage d'Amour) [Please Read Description]

*"Rondeur des jours"





L'eau vive, I : Rondeur des jours
L'eau vive, I

Gallimard



Les jours commencent et finissent dans une heure trouble de la nuit. Ils n'ont pas la forme longue, cette forme des choses qui vont vers des buts : la flèche, la route, la course de l'homme. Il ont la forme ronde, cette forme des choses éternelles et statiques : le soleil, le monde, Dieu. La civilisation a voulu nous persuader que nous allons vers quelque chose, un but lointain.
Nous avons oublié que notre seul but, c'est vivre et que vivre nous le faisons chaque jour et tous les jours et qu'à toutes les heures de la journée nous atteignons notre but véritable si nous vivons. Tous les gens civilisés se représentent le jour comme commençant à l'aube ou un peu après, ou longtemps après, enfin à une heure fixée par le début de leur travail ; qu'il s'allonge à travers leur travail, pendant ce qu'ils appellent "toute la journée" ; puis qu'il finit quand ils ferment les paupières. Ce sont ceux-là qui disent : les jours sont longs.
Non, les jours sont ronds.
Nous n'allons vers rien, justement parce que nous allons vers tout, et tout est atteint du moment que nous avons tous nos sens prêts à sentir. Les jours sont des fruits et notre rôle est de les manger, de les goûter doucement ou voracement selon notre nature propre, de profiter de tout ce qu'ils contiennent, d'en faire notre chair spirituelle et notre âme, de vivre. Vivre n'a pas d'autre sens que ça.
Tout ce que nous propose la civilisation, tout ce qu'elle nous apporte, tout ce qu'elle nous apportera, rien n'est rien si nous ne comprenons pas qu'il est plus émouvant pour chacun de nous de vivre un jour que de réussir en avion le raid sans escales Paris-Paris autour du monde.
Cette heure trouble où les jours se séparent de la nuit, où l'ombre se dépose dans les vallées de la terre, où le ciel s'éclaire, où tout est comme un vase qu'on a longtemps agité et qui maintenant va avoir son repos et sa clarification. Le rossignol a changé son chant. Ce n'est plus ce ruissellement de musique dont il a noyé sa femelle - et elle est sur la branche du tilleul, désormais lourde et sourde, et elle a fermé ses petites paupières rondes et le vent la balance du même balancement que les feuilles - ce n'est plus ce fleuve sonore, c'est une longue note à peine un peu tremblante. Longue comme ce déchirement de l'aube là-bas, au-dessus des collines de l'Est. Des gouttes de rosée glissent le long des feuilles des arbres, puis tombent, et les arbres sont tout tremblants et il n'y a pas de vent, mais cependant voyez comme les aulnes et les peupliers frémissent. L'air est léger. Il a cette qualité des eaux de source dans la montagne : on arrive là ; on a soif. On la voit verte, on la croit trop fraîche. On la boit, et alors on la trouve justement faite pour l'état exact de votre gosier et de votre corps à ce moment-là.
Et vous repartez avec des forces nouvelles. Le soleil se lève. Avec lui les odeurs.
Dans les lointaines collines, les lilas sont fleuris. Le fleuve a baissé là-bas, dans les fonds de la vallée, car l'odeur des limons vient de monter. Un écureuil a écorché les hautes branches du bouleau ; une odeur de miel vient de descendre. Les pluies passées ont découvert les racines d'un cyprès qui sentent l'anis. Une belette invisible court sous l'herbe du pré, et nous ne la voyons pas, nous voyons seulement l'aigrette des avoines qui tremble, mais nous sentons toutes les odeurs de ces herbes que la belette charrie de ses petits bonds souples, la flouve, l'esparcette, la fétuque, le trèfle et le sainfoin, la pâquerette et les mille petites herbes collées contre la terre noire, et la terre noire elle-même, avec ses champignons, ses vers, ses petits morceaux de bois pourris.
Je suis couché et je dors. Comment  le jour entre-t-il en moi ? Dans le moment de cette heure trouble où le jour est né, moi-même endormi, ai été clarifié ; les rêves se sont   enfuis comme le vent des arbres et le sommeil s'est déposé lentement dans les vallées de mon corps. Déjà tout ce qui émerge - pareil au sommet des collines qui dans le monde au-dehors viennent se gonfler en bosses d'or - tout ce qui émerge du sommeil en moi prend vie et chante. Je suis encore endormi mais j'entends, je sens les odeurs, je bois instinctivement à la fraîche fontaine de l'air nouveau. Les bruits et les parfums me racontent des histoires que ma pensée toute libre enregistre. Par l'odeur d'anis j'ai vu, les yeux fermés, les racines noires  du cyprès ; par le chant du rossignol j'ai vu la dame rossignol ivre d'amour et de chanson  nocturne, s'abandonner à la danse aurorale des feuilles ; par le froussement de la prairie et les éclats de parfum qui jaillissent dans les bonds de la belette, comme des cymbales d'odeur, j'ai suivi la course de la belette fauve depuis le tronc du saule jusqu'à la petite bauge chaude. Enfin mes paupières sont touchées d'un épi d'or. Je m'éveille. Le soleil est posé sur mon visage;
Le monde est là ; j'en fais partie. Je n'ai d'autre but que de le comprendre  et de le goûter avec mes sens. Et je me lève comme le conducteur de quadrige mettait le pied sur la plate-forme du char avant de se laisser emporter par la course de ses quatre chevaux.
Tous les matins ont une heure de l'ange. Une heure pendant laquelle battent doucement les ailes multicolores de l'annonciateur. Selon la saison, c'est parfois une longue pluie sombre qui arrive pendue sous le ventre du vent ; ou bien c'est une pluie grise installée dans toute la largeur du ciel et qui grignote la terre, les branches nues et même les pierres poreuses des fontaines ; ou bien c'est le clair soleil paisible et fleuri et dans le mouvement de bras d'un invisible semeur, la terre est ensemencée de poignées d'oiseaux, qui font crépiter les feuillages des arbres, ou bien c'est le vent. Cette heure est tout ce qui est promis, de tout ce qui sera tenu, de tout ce qui est caché dans cette partie du ciel vierge où le soleil aujourd'hui n'a pas encore passé.
C'est l'heure du travail des champs. C'est le moment où la bêche vole et chante, où elle est bien aiguisée comme il faut, où la terre est meuble à souhait, où le cordeau bien tendu file tout droit le long des levées de terre où nous planterons les salades et les poireaux, les oignons et les aubergines. Nous aurons de l'indulgence pour le petit scarabée d'or qui s'épuise dans les fraisiers pour atteindre une fleur blanche. Nous re garderons l'abeille à peine éveillée, lourde encore de rosée et qui vient faire sa toilette sur le bourgeon rose de la vigne. Nous ne déchirerons  pas la dentelle de l'araignée, et même nous regarderons la taupe, sans rien dire, sans bouger notre bêche, sans avoir envie de tuer, ému par la tristesse noire de cette petite bête fourrée, qui n'y voit pas et qui respire, extasiée sous les ailes multicolores de l'ange annonciateur. Puis nous irons fumer sous l'arbre et écouter les troupeaux qui sortent regarder les chars qui abordent les routes pleines de poussière ; nous entendrons la vie tumultueuse des vallées et des prairies où le soleil vient à peine d'entrer.
Ainsi doucement, de l'aube du matin et de la matinée à midi, doucement. La lumière qui monte dans l'arbre au-dessus de la terre arrondit le jour sous sa main dorée. Tout est harmonieux et juste comme les grains dans un galet roulé tout le long du fleuve.
Midi. Puis les longues heures un peu cruelles qui penchent vers la nuit. Et elles sont d'abord éclatantes de soleil et sonores, mais, comme les jeunes Ephésiennes qui descendaient de la colline à la source de la vallée et qui d'abord dansaient sur le chemin plein de soleil et balançaient leurs hanches rondes, puis, dès que l'ombre du val où elles plongeaient atteignait leurs pieds, elles devenaient de danse plus calme et elles entraient dans l'ombre jusqu'aux genoux, jusqu'au ventre, jusqu'aux seins, jusqu'à la tête ; les cheveux surnageaient, puis plus rien, et à ce moment-là, elles marchaient posément vers les fontaines dans l'ombre profonde du vallon. Ainsi les heures de l'après-midi.
Le soir. Tous les arbres de l'Ouest sont en bataille contre le soleil et on les voit s'étirer, hausser leurs feuillages comme un bouclier et cacher la lumière. Un peu de jour suinte entre les feuilles comme si le bouclier était fait de mille peaux de petites bêtes et que les coutures soient en train de craquer parce que l'arbre guerrier essayait d'étouffer les soubresauts de l'astre. Mais dans cette lutte les arbres de l'Ouest ne gagnent jamais. Voici le soleil libre. On le voit entre les troncs. Alors, l'herbe qui est dessous les arbres entame la lutte avec ses mille lances et peu à peu c'est elle qui gagne, elle doit percer le soleil par le fond avec ces mille et mille  armes terribles que brandissent les avoines, les flouves, les fétuques, les trèfles et les sainfoins. Le soleil, crevé, se vide comme un oeuf dans le dessous de la terre, et c'est la nuit. Alors - mais seulement, si nous sommes sages - nous marcherons posément vers les fontaines dans l'ombre profonde de la nuit.

Jean Giono
Rondeur des jours.
  
L'IMAGINAIRE
GALLIMARD


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jeudi 11 janvier 2018

*Une vie sans fin..................



Le nouveau Frédéric Beigbeder


Bonjour,


"  La vie est une hécatombe. 59 millions de morts par an. 1,9 par seconde. 158 857 par jour. Depuis que vous lisez ce paragraphe, une vingtaine de personnes sont décédées dans le monde – davantage si vous lisez lentement. L’humanité est décimée dans l’indifférence générale.
Pourquoi tolérons-nous ce carnage quotidien sous prétexte que c’est un processus naturel  ? Avant je pensais à la mort une fois par jour. Depuis que j’ai franchi le cap du demi-siècle, j’y pense toutes les minutes.

Ce livre raconte comment je m’y suis pris pour cesser de trépasser bêtement comme tout le monde. Il était hors de question de décéder sans réagir.  "
                                                                                     Frédéric  Beigbeder

Contrairement aux apparences, ceci n’est pas un roman de science-fiction.



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1.

MOURIR N’EST PAS UNE OPTION


« La mort, c’est stupide. »
Francis Bacon à Francis Giacobetti
(septembre 1991)



Si le ciel est dégagé, on peut voir la mort toutes les nuits. Il suffit de lever les yeux. La lumière des astres défunts a traversé la galaxie. Des étoiles lointaines, disparues depuis des millénaires, persistent à nous envoyer un souvenir dans le firmament. Il m’arrive de téléphoner à quelqu’un que l’on vient d’enterrer, et d’entendre sa voix, intacte, sur sa boîte vocale. Cette situation provoque un sentiment paradoxal. Au bout de combien de temps la luminosité diminue-t-elle quand l’étoile n’existe plus ? Combien de semaines met une compagnie téléphonique à effacer le répondeur d’un cadavre ? Il existe un délai entre le décès et l’extinction : les étoiles sont la preuve qu’on peut continuer de briller après la mort. Passé ce light gap, arrive forcément le moment où l’éclat d’un soleil révolu vacille comme la flamme d’une bougie sur le point de s’éteindre. La lueur hésite, l’étoile se fatigue, le répondeur se tait, le feu tremble. Si l’on observe la mort attentivement, on voit que les astres absents scintillent légèrement moins que les soleils vivants. Leur halo faiblit, leur chatoiement s’estompe. L’étoile morte se met à clignoter, comme si elle nous adressait un message de détresse… Elle s’accroche.





Ma résurrection a commencé à Paris, dans le quartier des attentats, le jour d’un pic de pollution aux particules fines. J’avais emmené ma fille dans un néo-bistrot nommé Jouvence. Elle mangeait une assiette de saucisson de bellota et je buvais un Hendrick’s tonic concombre. Nous avions perdu l’habitude de nous parler depuis l’invention du smartphone. Elle consultait ses WhatsApp pendant que je suivais des top-models sur Instagram. Je lui ai demandé ce qu’elle aimerait le plus comme cadeau d’anniversaire. Elle m’a répondu : « Un selfie avec Robert Pattinson. » Ma première réaction fut l’effarement. Mais à bien y réfléchir, dans mon métier d’animateur de télévision, je réclame aussi des selfies. Un type qui interroge des acteurs, des chanteurs, des sportifs et des hommes politiques devant des caméras ne fait rien d’autre que de longues prises de vue à côté de personnalités plus intéressantes que lui. D’ailleurs, quand je sors dans la rue, les passants me réclament une photo en leur compagnie sur leur téléphone, et si j’accepte volontiers, c’est parce que je viens d’accomplir exactement la même démarche sur mon plateau entouré de projecteurs. Nous menons tous la même non-vie ; nous voulons briller dans la lumière des autres. L’homme moderne est un amas de 75 000 milliards de cellules qui cherchent à être converties en pixels.
Le selfie exhibé sur les réseaux sociaux est la nouvelle idéologie de notre temps : ce que l’écrivain italien Andrea Inglese appelle « l’unique passion légitime, celle de l’autopromotion permanente ». Il existe une hiérarchie aristocratique édictée par le selfie. Les selfies solitaires, où l’on s’exhibe devant un monument ou un paysage, ont une signification : je suis allé dans cet endroit et pas toi. Le selfie est un curriculum visuel, une e-carte de visite, un marchepied social. Le selfie à côté d’une célébrité est plus lourd de sens. Le selfiste cherche à prouver qu’il a rencontré quelqu’un de plus connu que son voisin. Personne ne demande de selfie à un anonyme, sauf s’il a une originalité physique : nain, hydrocéphale, homme-éléphant ou grand brûlé. Le selfie est une déclaration d’amour mais pas seulement : il est aussi une preuve d’identité (« the medium is the message », avait prédit McLuhan sans imaginer que tout le monde deviendrait un medium). Si je poste un selfie à côté de Marion Cotillard, je n’exprime pas la même chose que si je m’immortalise avec Amélie Nothomb. Le selfie permet de se présenter : regardez comme je suis beau devant ce monument, avec cette personne, dans ce pays, sur cette plage, en plus je vous tire la langue. Vous me connaissez mieux à présent : je suis allongé au soleil, je pose le doigt sur l’antenne de la tour Eiffel, j’empêche la tour de Pise de tomber, je voyage, je ne me prends pas au sérieux, j’existe parce que j’ai croisé une célébrité. Le selfie est une tentative pour s’approprier une notoriété supérieure, pour crever la bulle de l’aristocratie. Le selfie est un communisme : il est l’arme du fantassin dans la guerre du glamour. On ne pose pas à côté de n’importe qui : on veut que la personnalité de l’autre déteigne sur soi. La photo avec un « people » est une forme de cannibalisme : elle engloutit l’aura de la star. Elle me fait entrer dans une orbite nouvelle. Le selfie est le langage nouveau d’une époque narcissique : il remplace le cogito cartésien. « Je pense donc je suis » devient « Je pose donc je suis ». Si je fais une photo avec Leonardo DiCaprio, je suis supérieur à toi qui poses avec ta mère au ski. D’ailleurs, ta mère aussi ferait volontiers un selfie à côté de DiCaprio. Et DiCaprio à côté du pape. Et le pape avec un enfant trisomique. Cela signifie-t-il que la personne la plus importante du monde est un enfant trisomique ? Non, je m’égare : le pape est l’exception qui confirme la règle de la maximisation de la célébrité par la photographie portable. Le pape a cassé le système du snobisme ego-aristocratique initié par Dürer en 1506 dans La Vierge de la fête du rosaire, où l’artiste s’est peint au-dessus de Sainte Marie Mère de Dieu.
(...)

Cette année, ma mère a fait un infarctus et mon père est tombé dans un hall d’hôtel. J’ai commencé à devenir un habitué des hôpitaux parisiens. J’ai ainsi appris ce qu’était un stent vasculaire et découvert l’existence des prothèses du genou en titane. J’ai commencé à détester la vieillesse : l’antichambre du cercueil. J’avais un emploi surpayé, une jolie fille de dix ans, un triplex dans le centre de Paris et une BMW hybride. Je n’étais pas pressé de perdre tous ces bienfaits. En revenant de la clinique, Romy est entrée dans la cuisine avec un sourcil plus haut que l’autre.
— Papa, si je comprends bien, tout le monde meurt ? Il va y avoir grand-père et grand-mère, puis ce sera maman, toi, moi, les animaux, les arbres et les fleurs ?
Romy me regardait fixement comme si j’étais Dieu, alors que je n’étais qu’un père de famille mononucléaire en stage de formation accélérée à la fréquentation des services de chirurgie cardiovasculaire et orthopédique. Il fallait que je cesse de dissoudre des pilules de Lexomil dans mon Coca matinal afin de proposer une issue à son angoisse. J’ai un peu honte de l’admettre, mais jamais je n’avais envisagé que mon père et ma mère seraient un jour octogénaires, et qu’ensuite ce serait mon tour, puis celui de Romy. J’étais nul en maths et en vieillesse. Sous la chevelure jaune de petite poupée parfaite, deux sphères bleues commençaient de se remplir d’eau entre le four à micro-ondes et le réfrigérateur bourdonnant. Je me suis souvenu de sa révolte le jour où sa mère lui avait appris que le Père Noël n’existait pas : Romy déteste le mensonge. Elle ajouta alors une phrase très aimable :
— Papa, j’ai pas envie que tu meures…
Comme il est délectable de retirer sa carapace… Cette fois c’était moi qui m’embuais en réfugiant mon nez dans la douceur de son shampooing à la mandarine et au citron vert. Je ne comprenais toujours pas comment un homme aussi laid avait pu enfanter une fille aussi jolie.
— T’inquiète pas chérie, lui ai-je répondu, à partir de maintenant, plus personne ne meurt.
Nous étions beaux à voir, comme souvent les gens tristes. Le malheur embellit le regard. Toutes les familles heureuses se ressemblent, écrit Tolstoï au début d’Anna Karénine, mais il ajoute que chaque malheur est unique. Je ne suis pas d’accord : la mort est un malheur banal. Je me suis éclairci la gorge comme le faisait mon grand-père militaire quand il sentait qu’il était temps de rétablir l’ordre dans sa maison.
— Mon amour, tu te trompes complètement : certes, les gens, les animaux et les arbres mouraient pendant des millénaires, mais à partir de nous, c’est terminé.
Il ne me restait plus qu’à tenir cette promesse inconsidérée.



UNE VIE SANS FIN 


(Roman)
Bernard Grasset - Paris

Frédéric Beigbeder

*****




mardi 9 janvier 2018

*Les rêveurs




Couverture : Isabelle Carré, Les rêveurs, Bernard Grasset



À mes enfants, ma merveilleuse famille,
à toutes les familles, les grandes, les petites,
les classiques et les autres,


à Marie-Eugénie Jullian.




Le roman, c’est la clé des chambres interdites de notre maison.
Louis Aragon
Tu sais mon rêve, maintenant, l’idée que j’aurais ? Que j’aimerais être écrite – enfin tu vois : qu’un écrivain s’occupe de moi, un écrivain que j’aurais rencontré et qui s’intéresse à mon cas, qu’il écrive un roman, ou peut-être pas tant : un genre de nouvelle, ou de feuilleton pour les journaux… Maintenant, c’est la chose qui me plairait tout à fait.
Bernard-Marie Koltès



Elle me tient par la main, et pousse en même temps mon frère dans son landau. Nous traversons la rue, nous marchons, personne ne parle. Les voitures roulent et les gens bougent en silence, c’est comme un film muet. Je n’ai pas encore remarqué, je crois, son regard fixe, sa démarche fantomatique, même si je sens qu’elle est loin, ses pensées l’ont encore capturée à des années-lumière, j’ai l’habitude… Oui, mais si loin, ce jour-là, qu’elle ne m’entend pas crier lorsqu’un passant m’arrache à elle…

Elle continue sa route, la tête bien droite, elle avance vers ce point mystérieux qu’elle fixe toujours, elle s’éloigne d’une marche régulière, presque mécanique, elle avance invariablement, sans enthousiasme ni détermination, sa trajectoire se dessine toute seule, elle n’espère rien, elle se déplace simplement vers autre chose, là où elle est censée se rendre, et ce rendez-vous, ce but quel qu’il soit, la laisse indifférente tout autant que ma disparition. Ma panique, mes efforts pour attirer son attention sont inutiles, aucun de mes hurlements ne l’alertera… Elle poursuit sa route, la poussette à la main, sans s’inquiéter de moi. Elle n’a pas senti ma main lui échapper, elle n’était que de l’eau ou du vent dans la sienne. J’ai six ou sept ans, et ce rêve revient de plus en plus souvent. Je sais bien que ce n’est qu’un cauchemar, mais il semble contenir une vérité que je ne saurais ignorer : ma mère ne me voit pas, elle ne me sauvera d’aucun danger, elle n’est pas vraiment là, elle ne fait que passer, elle est déjà passée. Elle s’en va.



Quitter Pantin


Penchée à la fenêtre de sa chambre, elle fume sa dernière cigarette. Il va falloir sortir acheter un nouveau paquet. Elle attend le moment où elle ne pourra plus faire autrement. Ils l’ont installée à Pantin, parce que, ici, elle ne connaît personne et que personne ne les connaît. Elle doit rester là, plusieurs mois, dans un studio à peine meublé d’un lit, où elle imagine, le soir, quand elle s’y glisse, tous les gens qui l’ont précédée, d’une table en Formica et de deux chaises. La cuisine est dans la même pièce, les toilettes sur le palier, au fond du couloir. Son frère l’a trouvé par petites annonces, dans une rue discrète près des Grands Ensembles. Elle écrase sa cigarette en se promettant de fumer moins aujourd’hui. Elle a faim mais le réfrigérateur est vide. « Il faut vraiment que je sorte », se répète-t-elle pour s’en convaincre. « Je ne dois pas avoir peur, je ne croiserai personne… » Elle gagne du temps en tournant le bouton d’une télé minuscule posée à même le sol. Un homme sympathique en pull orange annonce les titres du journal :
« Un an après Mai 68, quelles sont aujourd’hui les conséquences des revendications de toute une génération, c’est notre grand format de cette édition. » Elle regarde les images d’étudiants qui crient en brandissant leurs pancartes sur fond d’Internationale au pianola. Elle éteint, agacée. Elle n’y a pas participé, tout s’est passé sans elle.
Elle était encore en province dans cet univers bourgeois dont elle est désormais exclue, qui l’a rejetée. Elle n’en connaît pas d’autre.
L’appartement convenait aussi pour sa proximité avec la clinique. Elle n’aime pas y aller, même si ça lui plaît d’entendre à chaque visite son cœur qui bat. Depuis quelques jours, elle le sent bouger, il refait toujours ce geste, une caresse intérieure, elle s’étonne de retrouver si précisément la même sensation, comme s’il lui faisait signe, ou cherchait à l’apaiser. Elle ne sait pas comment réagir, elle se sent gauche, maladroite, trop tendue pour se laisser aller.
Elle hésite à sortir, elle ne doit pas manquer leur appel téléphonique. Ils l’appellent régulièrement mais jamais à la même heure, est-ce un test ?
Elle enfile un pull marron, prend sa clé. Elle claque la porte, longe le couloir jaune, se répète qu’elle ne doit pas avoir peur, puis revient sur ses pas quand elle s’aperçoit qu’elle a oublié son porte-monnaie. Avant de refermer la porte pour la seconde fois, le téléphone sonne, elle se précipite, se félicitant d’avoir tardé à sortir.
« Allô ? Oui, tout va bien… » Elle reprend sa respiration. Sa voix résonne bizarrement, comme si ce n’était pas la sienne. On dirait un enregistrement. Elle s’efforce de leur répondre avec plus d’assurance.
« Pas aujourd’hui… Non, non je suis pas malade, je me repose, c’est tout… j’ai fait les courses hier, ne vous inquiétez pas, j’ai besoin de rien… Demain ? C’est demain la prochaine visite ? Ah oui, déjà. Je préfère y aller seule, si c’est possible… Je vous assure, c’est pas la peine de m’accompagner, je connais maintenant… Vous êtes sûrs ? Parce que je peux très bien… D’accord, je serai prête à deux heures, je vous attendrai. Merci… Je disais juste merci ! »
Elle raccroche, découragée, elle déteste ces visites à la clinique avec son frère ou ses sœurs aînées. Elle les observe discuter avec les bonnes sœurs, affables, presque obséquieux. Ils parlementent toujours avec les mêmes, celles qui semblent être les responsables.




Elle n’est pas vraiment sûre de ce qu’ils préparent. Elle était là, pourtant, quand la question a été abordée. Il y a quelques mois, toute la famille avait assisté à la réunion, sa mère n’était restée qu’un quart d’heure, mais tous les autres se tenaient dans les canapés en cuir du salon familial, ou les fauteuils Louis XV : « … Tu vas aller vivre là-bas, ton frère te donnera un peu d’argent, tu éviteras absolument de voir tes amis, et surtout tu n’iras pas dans Paris, à aucun moment, tu entends ! Il ne faut pas qu’on te voie… La clinique qu’on t’a trouvée pourra t’accueillir jusqu’au terme, tu n’auras qu’un papier à signer. Un papier, c’est tout. »
Ils en avaient déjà débattu ensemble et paraissaient tous d’accord. Chacun se sentait soulagé mais gardait un air grave, lourd de reproches. Elle n’osait pas rompre le silence, elle n’arrivait pas à assimiler la totalité du discours qu’elle venait d’entendre, elle pensait avoir de la fièvre, sa tête bourdonnait. Elle se sentait faible comme après une longue maladie.
Tout le monde finit par s’éparpiller, et elle se retrouva seule, face à sa plus jeune sœur qui lui souriait, embarrassée comme elle.
Les bonnes sœurs de la clinique aussi souriaient. « Tout va bien, il bouge bien maintenant, vous le sentez ? Mais il est un peu petit, il faut vous nourrir mieux que ça, mademoiselle, pour vous et pour lui. C’est d’accord ?
— Oui, ma sœur. »
La dernière fois, le médecin était accompagné d’une sœur plus âgée, maigre et sèche. Elle avait ressenti du dégoût à son contact, mais n’en avait rien montré, s’obligeant à être aimable, à paraître presque détendue. Celle d’aujourd’hui a peut-être quinze ans de moins, pourtant rien ne la distingue de l’autre, avec son voile, sa robe et son scapulaire foncé, on dirait la même photo en noir et blanc.
« Bon, c’est bien, c’est très bien. Vous pouvez vous rhabiller, jeune fille.
— Merci, ma sœur.
— Ça va être un beau bébé, mais il faut manger ! Je vais vous laisser un papier avec les quantités, les légumes, les protéines, les fromages à éviter, comme ça vous saurez tout. »
Par la porte entrebâillée, elle voit son frère discuter dans le couloir avec la mère supérieure, si seulement elle pouvait les entendre.
« Pour les fromages, on vous a déjà expliqué ? Vous savez à quel type de fromages vous avez droit ? »
Est-ce qu’elle va finir par se taire, qu’elle arrête de lui parler de nourriture ! Elle aimerait tant saisir des bribes de leur conversation. Ces échanges chuchotés, presque honteux, lui font peur, et confirment le sentiment que tout lui échappe.
En raccompagnant la religieuse, son frère croise son regard, à l’affût, prêt à saisir le moindre indice. Il tente de la rassurer d’un signe de la main, de lui dire que ça va, tout fonctionne. Mais il ressemble à un enfant rougissant, au voleur qui vient de commettre son délit, surpris la main dans le sac.
Elle lui répond en hochant la tête, sans savoir exactement à quoi elle peut bien acquiescer.

De retour dans sa chambre de bonne, elle essaie de ne plus y penser. Elle sort d’un placard un mange-disque rouge et quelques 45 tours, des chansons d’Adamo, Les Bottes de Nancy Sinatra, Richard Antony. Elle écoute surtout Adamo et aussi Les Neiges du Kilimandjaro.
« Elles te feront un blanc manteau, où tu pourras dormir… »
Une époque lointaine où elle était déjà, pour son père, une jeune fille qu’il ne comprenait pas, mais qui ne lui posait encore aucun problème. Elle était absente tout le mois, en pension comme ses sœurs. Pendant les vacances, elle participait à des rallyes – chaque fille recevait chez elle, en robe de soirée, avec piste de danse et buffet digne d’un mariage.
C’est sur ce slow du Kilimandjaro qu’il lui avait plu. Plus âgé qu’elle, il affichait une belle assurance et, surtout, il avait de très grandes mains. Elle les sentait bouger imperceptiblement dans son dos, et même si elles ne s’égaraient pas dans les zones dangereuses mais restaient sagement près de son cou, leur chaleur pénétrait sa peau et parvenait à irradier dans tout son corps.


Elle ne connaissait rien à la sexualité. Un jour, elle avait découvert qu’elle saignait, et ce sang l’avait terrifiée. Une fois accommodée à l’idée que c’était bien « ça », grâce à une fille de son dortoir, elle n’en parla à personne. Elle lavait discrètement des sortes de langes blancs, comme ceux des bébés, qu’une bonne sœur de la pension lui avait donnés.
Sa seule expérience se résumait à un baiser volé, un soir de rallye, par un garçon un peu plus entreprenant que les autres, mais malgré le plaisir qu’elle y avait pris, elle pleura tous les jours, convaincue d’être enceinte. Elle ne s’apaisa que des semaines plus tard, estimant avoir eu de la chance. Elle ressemblait comme une jumelle à Agnès, de L’École des femmes, persuadée que les enfants se font par l’oreille.
J’ai du mal à imaginer qu’à la fin des années soixante, une fille de seize ans puisse grandir dans une telle ignorance. Plus jeune, tandis que j’entrais moi aussi dans l’adolescence, j’ai souvent interrogé ma mère sur ses croyances. Vraiment, tu pensais que tu pouvais tomber enceinte en l’embrassant ? Oui, me répondait-elle avec un sourire gêné.
Par la bouche ou par l’oreille, après tout, c’est bien en l’écoutant rire et lui parler avec douceur qu’elle accepta de le suivre. Et lorsque « l’homme du Kilimandjaro » l’emmena fumer une cigarette un peu plus loin, malgré toutes ses craintes, elle était prête à recommencer. Elle attendait avec impatience qu’il répète les mêmes gestes que le type du baiser, pour ressentir à nouveau cette vague de frissons qui remontait jusqu’au creux de la nuque. Ce serait meilleur encore puisqu’il lui plaisait, et qu’elle l’avait choisi.
Elle le guettait, il se fit donc attendre, mais l’essentiel était qu’il revienne, et le frisson, précisément le même, était là, il était revenu.
Elle se laissa caresser, explorer, fit cette chose qu’elle n’avait jamais réellement envisagée avant qu’elle se produise : l’amour avec un corps inconnu, découvrant tout à la fois, sa peau, sa densité, son odeur. Ces mains qui ne cessaient de la parcourir l’entraînaient dans un vertige qui l’éloignait peu à peu du rivage, sans aucun retour possible. Comme s’il la soulevait, pour glisser avec elle dans une pente très douce. Il n’y avait plus d’appui solide dans l’espace, rien à quoi se retenir.
« J’aimerais tenir quelque chose dans mes bras comme vous tenez votre guitare, avec cette tendresse, j’aimerais vous tenir dans mes bras avec cette même tendresse, parce que vous êtes tout, tout ce dont j’ai rêvé… » Quand elle pensait à la largeur de ses mains, à leur présence, cette réplique d’un film résonnait dans sa tête, obsédante comme une chanson d’été à la radio.
Le frisson à lui seul contenait tant de promesses… Même si son sexe lui faisait mal, elle n’en parlait pas. Elle était certainement la seule responsable, elle se croyait sèche, trop étroite. Elle se disait qu’elle apprendrait.
Malgré cette gêne qu’elle ressentait ensuite, plusieurs jours durant, elle était toujours d’accord pour le faire, autant qu’il le souhaitait, pour le satisfaire, mais aussi pour le frisson, quel qu’il soit, diminué ou grandissant, mystérieusement autonome, suivant ses propres lois.
Ils se retrouvaient de plus en plus souvent. Les week-ends, les jeudis après-midi, dès qu’elle pouvait s’échapper du pensionnat, elle ne voyait aucune raison de lui résister, après tout ils étaient là pour « ça ». Pour se voir, bien sûr, se parler, et puis pour ça. Il attendait quelque chose d’elle, cette chose était l’aboutissement de leurs retrouvailles, il n’était pas envisageable qu’elle reparte sans la lui donner.
Pour se rassurer, elle se répétait qu’il était possible, même probable, qu’ils se marient plus tard… Sa confiance était infinie.
Allongée sur le sol froid de la chambre, elle essaie de calmer sa respiration et ses pensées devenues folles. Mais les mêmes questions reviennent, indéfiniment, comme des papillons s’exposant la nuit entière aux brûlures de la lampe. Qui aurait pu supposer que l’ordre des choses changerait si brutalement ? Pourquoi se retrouvait-elle seule dans cette banlieue, à Pantin, ne sachant absolument pas si une personne, une seule, de sa famille ou de son entourage, resterait proche d’elle ? Elle avait beau compter, chercher, faire défiler tous ces visages qui jusque-là avaient fait sa vie, aucun ne se fixait devant ses yeux, c’était vide.


Il lui avait bien envoyé cette lettre, une lettre d’excuses ou de justification, à moins qu’il ne soit revenu sur sa décision et choisisse de les accepter, elle et l’enfant, mais elle avait déchiré l’enveloppe, sans l’ouvrir, en morceaux si petits qu’il était maintenant impossible de la lire.
Il ne recevrait aucune réponse, si la lettre en réclamait une. Puisqu’il fallait souffrir dans cette histoire, autant aller jusqu’au bout. Elle préférait penser que si elle était coupée de tout, c’était son choix, sa propre résolution, et n’avait rien à voir avec les consignes relayées par son frère. Persuadée que le fugitif devait aussi en souffrir, elle s’enfermait.
Elle refusait d’admettre qu’elle ne pouvait plus l’atteindre, qu’il s’était envolé, aussi rapide qu’un oiseau fuyant la main qui tente bêtement de le saisir.
Alors, du haut de son sixième étage, elle passe ses journées penchée à la fenêtre, à observer les gens, regrettant d’être si haut et eux si petits. Elle voudrait voir leur visage plutôt qu’être obligée de toujours deviner, d’inventer à chacun la bonne expression, d’interpréter le moindre geste pour se raconter leur vie et mieux oublier la sienne.
Son frère vient la voir régulièrement, mais ses visites sont courtes et lui laissent le sentiment d’être plus isolée encore. Les voisins la saluent, proposent leur aide pour les courses, certains l’interrogent aussi, avec curiosité. Elle apprend à les éviter. De longues semaines s’achèvent sans avoir croisé personne, sauf la concierge et la vendeuse du Félix Potin à l’angle de la rue.
Ses nuits sont peuplées de rêves étranges, elle se voit entourée d’une foule qui avance au ralenti, elle voudrait s’échapper, fuir le plus loin possible, elle y parvient en pédalant de toutes ses forces, jusqu’à s’élever du sol et rejoindre dans son élan les toits des maisons, elle plane de plus en plus haut, au-dessus d’une église, gravite autour d’un dôme, comme une planète, avant de se poser sur un vieux clocher… Ou elle traverse des champs immenses, recouverts de fleurs bleues, le vent les caresse, les tiges ondulent comme des vagues, « tout ce qui est là, devant toi, te ressemble », lui assure le rêve, elle pénètre dans une grange, la lumière filtre au travers des planches mal ajustées, « ouvre grand les yeux, il faut en profiter », s’enthousiasme-t-elle en détaillant chaque objet, deux petits tableaux sont accrochés au mur, des natures mortes, des fruits jaunes, orangés, « ces peintures sont à ton image », affirme à nouveau une voix intérieure, si confiante qu’elle a du mal à la reconnaître… Elle se réveille plus fatiguée que la veille, regrettant de ne pas être restée prisonnière du rêve, elle saurait comment l’interpréter.
Pantin est désespérément gris comparé à ses échappées en technicolor. Si quelqu’un pouvait lui témoigner un peu de chaleur et d’empathie, le temps passerait plus vite…
Anne vient lui rendre visite dans son minuscule meublé. C’est la seule camarade de pension qu’elle a osé appeler, elle est discrète et n’a pas l’habitude de poser de questions.
Les premiers temps, il est facile de mettre sa réticence à sortir sur le compte de la grossesse, mais au fil des jours et des mois, tout cela devient étrange, presque inquiétant. Aime-t-elle à ce point la solitude ? Impossible d’imaginer que son amie s’enferme toute la journée pour obéir aux instructions paternelles ou cherche à devenir invisible à mesure que son ventre s’arrondit.
Pour bien faire, il faudrait disparaître, cesser d’exister. « Si c’était ce geste, précisément, qu’ils attendaient de moi ? », cette question l’obsède. Elle se réveille, s’endort avec, l’idée grandit et finit par prendre toute la place.
Peu importe que les chances de croiser quelqu’un de familier à Pantin soient inexistantes, son père lui demande d’être toujours plus prudente. Leur vie entière s’est construite sur des apparences, il faut tenir son rang, continuer de vivre exclusivement avec ceux du même milieu, et tenter d’être, à leurs yeux, irréprochable, même si cette reconnaissance devait se payer cher ensuite.
Il tenait tant à ces apparences qu’elles étaient devenues la seule réalité valable, il y adhérait si totalement qu’il entraînait tout son monde dans des versions toujours arrangées, édulcorées de sa vie. Mais rien ne demeurait aussi lisse qu’il le souhaitait, les êtres et les choses autour de lui prenaient même un malin plaisir à résister et déjouer tous ses plans. Sa femme surtout détonnait, elle se comportait bizarrement, n’écoutant que ses obsessions. Elle repeignait les volets à trois heures du matin, impossible pour elle d’attendre le lever du jour, ensuite elle partait au potager avec une lampe-torche pour désherber jusqu’à l’aube, jusqu’à ne plus pouvoir tenir debout. Elle finissait toujours par s’endormir dans sa brouette, en tenant serrés contre elle sa lampe et son sécateur.
Au début de leur mariage, il avait bien essayé de cacher, aux employés et à toutes les personnes qu’il côtoyait, les débordements de son épouse, ses manies et ses travers. Et quand ce ne fut plus possible il choisit d’en rire dans les dîners, devant des invités crédules et amusés. Mais, en vieillissant, elle devint véritablement inquiétante, ses journées n’avaient plus aucune cohérence, ses obsessions avaient pris toute la place, alors il baissa les bras et subit en silence, continuant plus modestement de prétendre qu’elle était certes un peu spéciale, décalée, mais qu’il la choisirait encore si c’était à refaire. Il assurait même avoir de la tendresse pour sa folie, alors qu’elle lui était devenue insupportable. Elle n’arrivait qu’à la fin des repas, quand elle arrivait. Ne s’occupait pas des enfants, sauf s’ils acceptaient de déplacer des caisses d’une pièce à l’autre ou de la suivre pendant des heures au potager, ou encore s’ils s’agenouillaient avec elle pour chanter devant l’une des multiples statues de Marie, phosphorescente et miraculeuse, en plâtre ou en plastique, disséminées dans toute la maison. Elle aimait aussi leur montrer de curieux mouvements de gymnastique, imaginés par elle, avec des respirations censées lui procurer enfin un peu de détente. Quoi qu’elle fasse, elle ressemblait toujours au lapin d’Alice au pays des merveilles, répétant comme lui qu’elle n’avait pas le temps, qu’elle était en retard. C’était une lutte quotidienne perdue d’avance entre elle et le temps, découpé, saucissonné en heures et en minutes pour rien, juste pour lui rendre la vie plus dure encore. Sous cette pression continuelle, ses nerfs réclamaient d’urgence d’être soignés, mais cela aurait signifié reconnaître sa fragilité mentale, et cette tâche aurait rejailli sur lui, son mari. Il ne voulait pas prendre le risque de voir cette tache s’agrandir comme de l’encre sur du papier buvard.

Même si elle en avait peur, elle aimait jouer à côté de cette femme pressée. Son corps d’enfant réclamait la voix et l’odeur de sa mère. Elle tâchait de ne pas prendre trop de place, les adultes ne lui accordaient pas la moindre attention, elle pouvait se maquiller avec sa poudre, sentir son parfum, coiffer ses poupées avec sa brosse, tenir le miroir gravé de ses initiales. Rien n’était plus précieux à ses yeux que ces objets pleins d’une présence maternelle enfin accessible. Elle s’émerveillait de pouvoir les manipuler, de posséder quelques instants l’immense collier de perles de sa mère, qui s’énervait sitôt qu’elle la découvrait. Par terre, toujours au mauvais endroit, elle n’aimait pas voir l’enfant jouer avec ses affaires, elle les abîmait avec ses mains sales ! Sa fille la gênait, l’empêchait de courir au hasard des choses qu’elle avait à faire…
Un matin, excédée, elle la saisit par la taille, prête à la jeter par la fenêtre ouverte. La fillette hurla pardon, et ce cri l’arrêta dans son élan, la laissant un moment suspendue au-dessus du vide. Le petit corps raidi dans les mains de sa mère n’opposa pas la moindre résistance de peur d’être lâché. « Pardon, pardon… ! », répétait l’enfant d’une voix blanche. Prenant alors subitement conscience de son geste, sa mère la reposa sur le sol.
La petite se sauva, comprenant confusément à quoi elle venait d’échapper. Elle s’aperçut plus tard que sa robe était trempée, et eut honte de n’avoir pas su se retenir. À cet instant plus qu’à aucun autre, elle aurait aimé se réfugier dans des bras pour apaiser les battements de son cœur. Mais d’aussi loin qu’elle s’en souvienne, personne ne l’avait jamais prise dans ses bras.
Seul un grand-père lui manifestait un véritable intérêt, celui qui avait transmis la syphilis à sa femme au retour de la Grande Guerre, et dont on disait seulement qu’il avait contracté une « maladie spéciale » pour ne pas la nommer. Ce grand-père l’aimait plus que les autres, parce qu’il l’avait sauvée un jour de la noyade en la retenant par les cheveux.

Quand il l’autorisait à l’accompagner sur l’étang, elle le suivait toujours avec enthousiasme. Elle le regardait pêcher tout l’après-midi, sans se lasser, et l’aidait parfois à remettre ses prises à l’eau. La barque n’était pas grande, il n’y avait de place que pour lui, ses cannes à pêche et un enfant. Elle se précipitait pour être l’élue. Il se fatiguait vite des histoires que faisaient les autres, de leurs chamailleries. Il la choisissait volontiers parce qu’elle était silencieuse, à l’écart, toujours un sourire triste sur les lèvres. Elle payait cher cette préférence, les aînés la poursuivaient en criant : « Oh la laide ! Oh la laide ! », n’abandonnant qu’à condition de voir ses larmes couler, puis ils retournaient à leurs jeux, satisfaits.
Un jour, alors qu’elle regardait le poisson qui venait d’être libéré s’enfoncer dans l’eau verte et boueuse, penchée pour le suivre jusqu’à le voir disparaître à travers les algues, elle avait basculé dans l’étang. Elle ne savait pas nager et n’essaya pas de s’accrocher à la barque ni de se débattre dans l’eau, surprise de pénétrer dans cette opacité pleine de lianes qu’elle avait tant observée du bateau. Elle se voyait tomber comme une pierre, distinguant à peine ce qui s’enroulait autour de ses chevilles, frôlaient son dos et ses bras, jusqu’à ce qu’elle soit tirée par les cheveux, et ramenée toute dégoulinante de vase dans la barque. Elle ne s’en souvient plus, mais en regagnant la rive, le vieil homme l’avait sans doute entourée, essuyée, réchauffée.
Il la laissait parfois s’asseoir sur ses genoux. Il ne le manifestait pas, mais certains jours, quand sa femme l’avait abreuvé plus que d’ordinaire de paroles amères, il attendait ses visites.

Voilà sans doute pourquoi ma mère ne voulait jamais couper mes cheveux, et encore moins m’amener chez le coiffeur. Quand je la suppliais de les égaliser de quelques centimètres, elle le faisait en soufflant, comme si chaque coup de ciseaux lui coûtait. Je n’aimais pas sentir ses mains hésiter dans mon dos et tarder à faire ce que je réclamais avec tant d’insistance. Je ne savais pas encore que la longueur de ses cheveux lui avait un jour sauvé la vie.

Les Rêveurs
Isabelle Carré
Grasset


Les rêveurs

premier roman

«  On devrait trouver des moyens pour empêcher qu’un parfum s’épuise, demander un engagement au vendeur – certifiez-moi qu’il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans un grand magasin, retrouvent l’odeur de leur mère, d’une maison, d’une époque bénie de leur vie, d’un premier amour ou, plus précieuse encore, quasi inaccessible, l’odeur de leur enfance…  »
  I. C.  
  
Quand l’enfance a pour décor les années 70, tout semble possible. Mais pour cette famille de rêveurs un peu déglinguée, formidablement touchante, le chemin de la liberté est périlleux. Isabelle Carré dit les couleurs acidulées de l’époque, la découverte du monde compliqué des adultes, leurs douloureuses métamorphoses, la force et la fragilité d’une jeune fille que le théâtre va révéler à elle-même. Une rare grâce d’écriture.