dimanche 23 juillet 2017

*Le Petit Prince - Pilote de guerre................




"Toutes les grandes personnes ont d'abord été des enfants, 
mais peu d'entre elles  s'en souviennent" 

Antoine de Saint-Exupéry
Le Petit Prince

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"L'enfance ce grand territoire d'où chacun est sorti !
D'où suis-je ?
Je suis de mon enfance.
Je suis de mon enfance comme d'un pays".

Antoine de Saint-Exupéry
Pilote de guerre


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Une bonne semaine à chacune, chacun d'entre vous.

Je vous embrasse.

Den


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samedi 22 juillet 2017

Guy Boley - Fils du feu

*Fils du feu"





Forgeron, Enclume, Marteau


1

Souvent il arrivait que papa et Jacky martèlent de concert. Pas un mot, pas un cri, juste des souffles mêlés comme font les amants. De lourds coups sur l’acier, de petits sur l’enclume, en rythme cadencé, sorte de concerto pour enclume et marteaux où la basse continue n’était autre que celle de leurs respirations. Et puis ces escarbilles, toujours ces escarbilles, petites étoiles filantes que chacun d’eux apprivoisait pour qu’elles n’aillent pas, comme des baisers voraces, mordre le corps de l’autre. Et assis sur un banc ou sur un tas de ferraille, un enfant de cinq ans regarde leurs poitrails, écoute leurs silences dans cet orage d’acier et ne croit plus à rien, ni à Dieu, ni à Diable, ni à tous ces héros que déjà il pressent puisqu’il sent bien, ce gosse, qu’il arrive à la vie de parfois défaillir, ou simplement faillir, et qu’il faut certains soirs, pour supporter son poids, accepter les légendes et les mythes qu’ont inventés les hommes afin de s’endormir un petit peu plus grand et à peine moins mortel. Heureusement pour lui, foin d’Ulysse, de Titans, de dragons flamboyants et de dieux en jupette plus ou moins ridicules, il les a sous les yeux ces lares de pleine chair qui dressent des éclairs et créent des épopées avec chaque barre de fer.
  



L’odeur de la limaille, du fer chauffé à rouge, du fer chauffé à blanc, l’odeur des corps en sueur qui parfois s’effaçaient derrière la fumée blanche, l’odeur des grains d’acier en gerbes braisillantes, l’odeur même des marteaux, masses, pinces, massettes, et l’odeur de l’enclume qui les recueillait tous.
  
Papa et Jacky, ferronniers d’art ; ils maîtrisaient le feu mais ignoraient Vulcain, Prométhée et Wotan, Zeus ou Héphaïstos. Les dieux du Walhalla, d’Olympe ou de l’Iliade leur étaient inconnus. Même saint Éloi, patron des forgerons, ne les concernait pas. Ils étaient incultes, c’est-à-dire intelligents mais sans les livres capables de leur nommer, soit cette intelligence, soit cette inculture. Ils s’en moquaient, de tout cela, des trois divinités, des quatre horizons, des douze travaux d’Hercule ou des Mille et Une Nuits.

À quoi bon s’inventer des dieux de pacotille quand on en a sous la main et que l’on parvient, à coups brefs et précis, à leur donner la forme que l’on veut. Pas besoin de légende, ils se créaient la leur, façonnant dans l’acier les mots pour la chanter.


Et l’enfant de cinq ans lorsqu’il lui adviendra, plus tard, beaucoup plus tard, d’apercevoir Tarzan sautant de liane en liane en se frappant le torse à grands coups de battoir pour ne rien forger d’autre qu’un long cri ridicule, rira comme un beau diable s’il est vrai qu’il s’avère
dans l’Hadès ou ailleurs, qu’un diable puisse être beau.



2

Jacky était arrivé un jour, à la forge, sur une drôle de moto dont personne jamais n’en avait vu de semblable et dont certains prétendaient qu’il l’avait lui-même entièrement fabriquée, pièce par pièce, hormis les pneus et les deux chambres à air. Peut-être était-ce vrai, il en était capable ; peut-être n’était-ce pas vrai ; peu importe dans quelle urne repose la vérité, les dieux ont leurs mystères, les hommes ont leurs légendes, ce qui est d’importance est l’étincelle en nous qu’ils ont su allumer, cette parcelle d’irréel à laquelle on a cru ; le reste n’est que poussière qui s’en va vers la mort et que nous balayons d’un revers de la main.

Jacky était un mystère. Un mystère de chair, de sang, de muscles et de silence. Pas un de ces mystères évangéliques façon Résurrection, Annonciation ou sainte Trinité, que l’on crée pour asservir les masses et qu’élucident en quelques phrases dogmatiques pour une foule un peu rustre de quelconques hiérophantes aussi rusés que fourbes. Non, Jacky était un vrai mystère. Un taiseux taciturne au visage sans lumière. Un humain sans parole. Un grand sac de secrets. Ma première statue grecque. Mon premier grand amour.
  



Il était donc arrivé à moto par un matin d’hiver, il y avait trois années de cela. Tête et mains nues, vêtu d’un pantalon de coutil et d’un épais blouson de vieux cuir hongroyé ; il avait arrêté sa drôle de pétrolette à hauteur du petit atelier où rougeoyait la forge, s’était saisi du carton pendu après la porte sur lequel il était grossièrement écrit que l’on cherchait à embaucher un forgeron de métier, était entré dans l’atelier en grommelant un vague bonjour, avait lancé le carton dans le feu de la forge, avait rapidement jeté un œil sur le gabarit que papa, le matin même, avait dessiné au sol à l’aide d’une craie blanche, était allé dans la sacoche de sa motocyclette extraire une massette, s’était mis torse nu, avait juste noué le tablier de cuir, s’était saisi des pinces qui maintenaient l’acier dans le coke flamboyant, et sans une seule parole sur l’enclume posément s’était mis à frapper.

Trois ans s’étaient passés sans qu’il ne s’échangeât davantage de phrases, de phonèmes ou de cris, de rires ou de murmures entre papa et lui. La forge et son soufflet étaient leur seul langage. Jacky venait au matin sur sa moto sans nom, ni casqué ni botté, souvent dépoitraillé, sa gorge ne semblant craindre ni les insectes d’été, ni les morsures du froid, ni la grêle d’avril, ni les frimas d’automne. Dans une gamelle en fer qu’il extrayait toujours de son unique sacoche, il apportait son repas qu’il mangeait en hiver assis près de la forge, ou bien, l’été, dehors, près de ces barrières, balustres ou balustrades que l’on venait de forger et qui attendaient, couchées sur des tréteaux, qu’on les recouvre d’une peinture orangée les protégeant de la rouille et que l’on nomme minium.

Maman, au tout début, venait assez souvent en lui disant, bien sûr, les mots que disent les braves gens en de telles circonstances : Ne mangez pas tout seul, venez vous joindre à nous. Mais Jacky rougissait, gêné sans doute de soudain trop exister, de prendre tant d’importance. Il disait non merci, plongeait dans sa gamelle en baissant les paupières. Elle le laissa en paix.

Jacky était un solitaire. On ne savait rien, sur sa vie, sinon qu’il vivait seul avec sa mère, là-bas, dans un quartier aux frontières de la ville où l’on allait rarement. On ignorait aussi d’où il tenait ce savoir-faire qui avait fait de lui un forgeron bien meilleur que papa et bien meilleur que le maître qui enseigna papa. Car Jacky savait tout et ne se trompait jamais lorsqu’il fallait mater un fer récalcitrant, ou bien apprivoiser un matériau trop fougueux lors de ces corroyages où un acier liquide se marie à un autre en fusion.

Jacky, semblable à ma grand-mère étêtant des grenouilles, aurait pu travailler les yeux fermés ; il possédait en lui, tout comme elle, quelque chose d’inné, de bestial ; comme un cri des cavernes lorsqu’un premier orage illumina la grotte ; un cri qui se serait transmis de silex en silex, de tison en tison, de feu en feu, de foyer en foyer, de forge en forge, et qui aurait fini par échouer, ici, entre ses mains de forgeron, comme il l’était sans doute écrit de toute éternité tant il semblait évident que Jacky avait dû naître d’un ventre de fer en fusion entre deux cuisses de lave au temps des grandes fissures cambriennes tandis que les volcans projetaient dans les nues quelques myriades d’enclumes phosphorescentes.

Fils du Feu
Guy Boley
Bernard Grasset
(Lauréat 2017 du Prix Françoise Sagan)

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Quatrième de couverture > Nés sous les feux de la forge où s’attelle leur père, ils étaient Fils du feu, donc fils de roi, destinés à briller. Mais l’un des deux frères décède précocement et laisse derrière lui des parents endeuillés et un frère orphelin. Face à la peine, chacun s’invente sa parade : si le père s’efface dans les vagues de l’ivresse, la mère choisit de faire comme si rien ne s’était passé. Et comment interdire à sa mère de dresser le couvert d’un fantôme rêvé ou de border chaque nuit un lit depuis longtemps vidé ? Pourquoi ne pas plutôt entrer dans cette danse où la gaieté renait ? Une fois devenu adulte et peintre confirmé, le narrateur, fils du feu survivant, retrouvera la paix dans les tableaux qu’il crée et raconte à présent. Ainsi nous dévoile-t-il son enfance passée dans une France qu’on croirait de légende, où les hommes forgent encore, les grands-mères dépiautent les grenouilles comme les singes les bananes, et les mères en deuil, pour effacer la mort, prétendent que leurs fils perdus continuent d’exister.
Dans une langue splendide, Guy Boley signe ainsi un premier roman stupéfiant de talent et de justesse.

Guy Boley est né en 1952, il a été maçon, ouvrier d’usine, chanteur des rues, cracheur de feu, acrobate, saltimbanque, directeur de cirque, funambule à grande hauteur, machiniste, scénariste, chauffeur de bus, garde du corps, et cascadeur avant de devenir dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre. Il compte à son actif une centaine de spectacles joués en Europe, au Japon, en Afrique ou aux États-Unis. Fils du feu est son premier roman.


Fils du Feu
Guy Boley
Bernard Grasset



Forgeron, Musée, Forge, Incendie, Chaud



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*Je veux, moi, me perdre en la nature......




"Je veux, moi, me perdre en la nature, 
repousser avec elle, comme elle, 
avoir des tons têtus des rocs,  l'obstination rationnelle du mont,
la fluidité de l'air, la chaleur du soleil.
Dans un vert, mon cerveau tout entier coulera avec le flot séveux de l'arbre.



Il y a devant nous un grand être de lumière et d'amour, l'univers vacillant, l'hésitation des choses.


Je serai leur olympe, je serai leur dieu.
L'idéal au ciel s'épousera en moi.
Les couleurs, écoutez un peu, sont la chair éclatante des idées de Dieu.
La transparence du mystère, l'irisation des lois".


Paul Cézanne
Propos rapportés par Joachim Gasquet 
dans Cézanne, Paris, Bernheim jeune, 1921.

Repris dans les créateurs et le  sacré,
par Camille Bourniquel et 
Jean-Guichard Meili,
Cerf, 1956.














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vendredi 21 juillet 2017

*J'ai déposé pour vous....


Je vous offre à nouveau ce billet  émis  le 21 Juillet 2013

Avec mes amitiés.

Den















J'ai déposé pour vous un panier  rempli à ras bord 
d'une  ribambelles de fleurs colorées sOleil, joyeusement parfumées
au thym, au romarin, aux graines d'âme,
- car je ne vous oublie pas -
mi ombre, mi soleil,
un soupçon,
 pour être bien,
seulement, 
doucement,
 pour ne pas effrayer le vol du bourdon... 
...

je reviendrai un peu plus tard
lire vos écritures excellentes à manger et à boire..
installée confortablement à la fraîcheur délicieuse des étoiles..
dans le silence de la nuit riche en émotion,

quand tout repose...

Den

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mercredi 19 juillet 2017

san francisco - angelique kidjo - ces petits riens







....Pour tous  ces petits bouts que l'on met bout à bout...

Douce journée à vous.

Je vous embrasse.

Den



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mardi 18 juillet 2017

*L'odeur de mon pays était dans une pomme.....



Apple, Banque, Fermer, Santé, Vitamines


L'odeur de mon pays
poème de Lucie Delarue-Mardrus


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L'odeur de mon pays était dans une pomme.
Je l'ai mordue avec les yeux fermés du somme


Pour me croire debout dans un herbage vert.
L'herbe haute sentait le soleil et la mer,


Pavot, Rouge, Fleur, Unique, Vertical


L'ombre des peupliers y allongeait ses raies,




Et j'entendais le bruit des oiseaux, pleins les haies,
Se mêler au retour des vagues de midi.
Je venais de hocher le  pommier arrondi,


Verger, Apple, Les Pommes, Fruits, Vert


Et je m'inquiétais d'avoir laissé ouverte,
Derrière moi, la porte au toit de chaume mou....




Chaume, Maison Au Toit De Chaume, Maison


Combien de fois, ainsi, l'automne rousse et verte, 
Me vit-elle au milieu du soleil et, debout,
Manger, les yeux fermés, la pomme rebondie
De tes prés, copieuse  et forte Normandie !...
Ah ! je ne guérirai jamais de mon pays.
N'est-il pas la douceur des feuillages cueillis
Dans leur fraîcheur, la paix  et toute l'innocence ?
Et qui donc a jamais guéri de son enfance ?

Lucie Delarue-Mardrus
(1880-1945)


Danse, Petite Fille, Twirling



Fleur De Pommier, Pommier, Fleur, Blanc



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lundi 17 juillet 2017

*En ce village se tient ....

En ce village se tient....

..... la toute dernière maison.....

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En ce village se tient la toute dernière maison
plus seule que la dernière maison du monde.


Image associée


La  route qui ne peut contenir le village 


s’éloigne lentement plus loin dans la nuit.
Le petit village n’est plus qu’un passage





entre deux lointains posé, innocent et angoissé,
une route entre les maisonnettes plutôt qu’une passerelle.

Et ceux qui abandonnent le village, s’en vont loin,
et beaucoup sans doute mourront en chemin.


Rainer Maria Rilke, 19.9.1901, Westerwede











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Bonne semaine à chacun, chacune d'entre vous.....

en vacances,
au travail,
ou chez vous simplement.

Je vous embrasse sincère-aimant.

Den  ♬

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dimanche 16 juillet 2017

*J'ai dépassé le petit pont en bois.....





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J'ai dépassé le petit pont en bois, qui continue de crisser et résonner de mille pas, et me suis frayée le chemin éclaté par un si beau soleil à la peau de feu,   qu'on ne sait pas s'il se lève ou s'il se couche et enfile le soir  qui monte hissé sur sa pointe,  et descend,   serpente à travers les feuillages qui mangent l'espace.


Provence-Alpes-Côte D'Azur


 A droite j'ai tourné, flâné jusqu'au phare qui pointe son petit nez au loin,  en empruntant jusqu'au bout le brin  de sentier d'écorces et de brindilles, la  colline secrète aux mamelons  creusés à même la terre,  qui grimpe ,et parfume l'horizon dans son entier.

Ciste, Fleur, Pourpre, Rose


L'ancienne carrière s'est endormie pour toujours et  offre encore au regard bordé de beautés ses cistes, ses chênes kermès et ses branches en colliers de romarins.
Rosemary, Fleurs, Bleu, Violet




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Et puis c'est la toute belle colline que l'on devine, celle que l'on  aime et  se découvre dans les bras de ce mât-teint radieux, qui renvoie ses ondes,  et on y entre par son coeur, sa robe  parée, son oeil grand ouvert.

 On baisse la tête précautionneusement pour ne pas trop s'ébouriffer les cheveux pour se diriger vers  un autre sentier balisé qui s'incline entre des pins. De l'autre côté on croit voir le chemin de crête sans artifice entrer dans la mer et le village ancien, mais non il les contourne.

On continue un peu jusqu'au croisement entrevu, et la fourche que   l'on descend doucement,  marche pour ne pas glisser et tomber sur les pierres  caverneuses, et  s'enrubanne  en ondulant dans   ce vallon caillouteux, si joliment boisé.

Les quelques randonneurs à l'arrière de nos pas, ou ceux que l'on croise, se nourrissent du décor, du reflet du ciel qu'ils contemplent, avalant à petites goulées son lait de vie,  sourient et nous saluent le long du sentier du littoral bien aménagé pour rejoindre enfin la petite crique accueillante, désertée, au lointain  pour l'instant,  et son sable si fin qu'il s'insinue entre les doigts de pieds... et ce sera la baignade bien méritée pas loin du petit port qui s'aligne et dérive en rêvant le long de la plage, au fil  silencieux de l'eau toute frétillante..

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Sur ce chemin aux trésors dispersés, méconnu,  aux lèvres et jupons de fille , ce voyage,  où rien n'est vraiment tracé, prévu, mais où tout est possible, j'ai tendu mon âme vers le si-aile, protégée par l'épaule douce de la brise de mer, tant guettée,  et me suis retrouvée, paisiblement envahie par  les senteurs marines et leur grain de sel..gravés en mots en-chantés.


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Den

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samedi 15 juillet 2017

*L'Homme de Sainte-Victoire (2) ; Première partie : L'enfant des bastides : I -Petit-fils d'une directrice d'école !



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Mon père Maxime, fils d'Aixois lui aussi, est né en haut de la rue Mignet en 1902 avec l'avènement du printemps et moi Jean, dans l'école communale voisine de la rue Chastel où ma grand-mère maternelle Jeanne Chaliman était directrice. A cette époque, cette rue qui avait accueilli mon futur géniteur, conduisait à la Porte Bellegarde désormais disparue, victime des démolitions imposées par l'urbanisme. En ce début du vingtième siècle, l'emplacement de cette porte marquait encore la limite ente la ville et la campagne comme elle l'avait fait depuis le Moyen Age. La campagne aixoise n'était pas envahie de lotissements et les champs commençaient à quelques centaines de mètres à peine du centre ville.

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La rue Mignet n'a guère changé aujourd'hui, près d'un siècle plus tard. Elle fait partie de ces rues étroites et rectilignes que toutes les vieilles villes connaissent. Ses façades sont trouées en leur rez-de-chaussée de boutiques aux devantures peintes de couleurs pastel. Elle s'achève au pied des marches d'un large escalier de pierre d'une quinzaine de degrés qui conduit à une fontaine.

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La grande différence entre le présent et le passé, outre la démolition de la porte monumentale, est la disparition des ânes, des mulets et des chevaux qui venaient boire à cet abreuvoir citadin qui n'est plus fréquenté de nos jours que par les ramiers qui nichent dans les clochers voisins de la Cathédrale Saint-Sauveur ou de l'église de la Madeleine.


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Quant à la rue Chastel, c'est une de ces rues dont on se demande où elle peut bien conduire tant elle hésite sur la direction à prendre. C'est une rue peu fréquentée, presque inutile : La rue Chastel de mon enfance, au contraire de la rue Mignet, ne connaissait pratiquement aucun trafic hippo ou automobile ! les charretiers comme les conducteurs de voitures ne s'aventuraient pas dans cette voie qui se terminait par une ruelle tournant à angle droit : la rue Lice Saint-Louis  où ils risquaient de rester bloqués.

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L'école qui porte le même patronyme que la rue est caractéristique de ces temples laïques du Savoir. Sa façade est aussi austère et vieillotte que celle d'une prison désaffectée, sa cour aussi grande qu'un jardin de curé et ses balcons aussi étroits qu'une corniche destinée à accueillir trois ou quatre pigeons faméliques.

Ma grand-mère Jeanne régnait en maître absolu sur son école. Etre "Madame la Directrice" à cette époque, vous conférait une autorité d'autant plus respectée que les hommes ne pouvaient prétendre vous la disputer. Il faut savoir en effet qu'en ces temps de séparation des sexes, une femme pouvait enseigner ou diriger aussi bien une école de garçons qu'une école de filles, alors que les hommes ne pouvaient sévir, eux, que dans les classes de garçons.

Je dois dire que la profession de ma grand-mère m'a permis, à moi, le petit Jean, de jouir d'une considération rare auprès de mes condisciples : j'étais le seul à pouvoir passer dans le monde interdit de la gent féminime. Je pouvais franchir La Porte ! Celle qui menait à la cour de récréation des filles. Craint d'un côté de par la réputation de ma grand-mère qui rejaillissait sur moi, adulé de l'autre pour les pouvoirs et les savoirs dont on me créditait auprès de ces demoiselles, je dois avouer que j'avais une situation privilégiée en ces temps où il n'était pas question de mixité.

En fait, ce n'était aussi simple et aussi agréable que ce que l'on peut croire. J'avais beaucoup de mal à échapper aux dictées supplémentaires, aux exercices de grammaire et aux devoirs de mathématiques. Moi qui préférais aller jouer sur la chaussée du boulevard Saint-Louis, à deux pas de l'école de la rue Chastel, je souffrais de ces travaux de plume ennuyeux.

Ah ! le boulevard Saint-Louis ! Dans les années trente, lorsque s'achevait l'après-midi, c'était un paradis pour les gamins du quartier. Nous transformions sa chaussée en stade de football, ses platanes en cachettes pour nos parties de  gendarmes et de voleurs. Nous ne nous écartions que pour laisser le passage aux rares, très rares véhicules qui nous annonçaient bruyamment leur arrivée à grands coups de leur avertisseur sonore selon la définition du code la route. Nous, nous parlions de klaxon, comme tout le monde. Cette avenue est de nos jours saturée par une circulation ininterrompue. Ses trottoirs ont été abandonnés aux parcmètres et les gamins ont disparu, rejetés par la périphérie de la cité. Mais certains soirs, lorsque je rentre très tard chez moi et que la ville est endormie, j'entrevois les ombres des enfants du temps passé de ma prime jeunesse courir et rire et, pour un instant, je revis avec eux les joies de la liberté enfantine, cette liberté qui semble délicieusement éternelle, indomptable et aussi vaste que peut l'être l'univers.

Ma grand-mère Jeanne Chaliman a été le personnnage marquant de mon enfance. Elle était un peu le chef de clan, au caractère affirmé. Cette femme de corpulence tout à fait classique, je l'avais affublée d'un surnom affectueux : "Gro". Je ne l'ai jamais appelée  autrement que par ce patronyme formé de ces trois lettres. L'explication en est simple : ma mère et ma grand-mère avaient le même prénom ; "Jeanne". J'avais toujours entendu mon père s'adresser à sa femme par ces deux mots tendres : "ma petite"?. Par opposition, ma grand-mère était pour moi : "La grande" ce qui dans mon langage enfantin fut transcrit par "Gro".

Et le temps qui passa n'y changea rien, Jeanne Chaliman était devenue "Gro" pour notre famille, du plus vieux membre au dernier né, une bonne fois pour toute, au point que nous en vînmes à oublier le pourquoi de cette bizarre appellation affectueuse.  

L'Homme de Sainte-Victoire

Bernard Malgouyres
Jean Magnan

Les vents contraires 

(1997)

Caméra, Vieux, Antique, Photographie


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vendredi 14 juillet 2017

*L'Homme de Sainte-Victoire (1)





Avant-propos


Je suis né le 21 février 1928 dans une région bénie des dieux à une époque où le temps était encore le temps.

Ma ville, que je n'ai jamais quittée et que j'ai vue grandir tout au long de mon existence, berce mes souvenirs  à l'ombre d'une montagne si célèbre, qu'elle en est devenue mythique. Cette ville dont le nom rappelle la fraîcheur de l'eau de ses fontaines se nomme Aix-en-Provence. La montagne, les gens du Pays d'Aix l'appellent "Saint-Victoire". C'est à cela que l'on peut les reconnaître. Les étrangers, eux disent : "LA " Sainte-Victoire. Les deux lettres de cet article font toute la différence.

Mon enfance fut celle d'un fils unique, entre mon père Maxime, employé des chemins de fer, et ma mère Jeanne institutrice qui préférait la lecture à l'art culinaire. Sur le couple, planait l'autorité de "Gro", ma grand-mère maternelle, une femme de caractère, directrice d'école, venue de sa Champagne avec l'idée que les Provençaux étaient trop gorgés de soleil pour être vraiment sérieux. Elle avait épousé Clovis, un gendarme, peut-être parce que cette fonction militaire était un symbole de cette autorité qu'elle chérissait. Malheureusement, Clovis aimait plus le rire que le commandement.

Maxime et Jeanne m'ont prénommé Jean comme le Baptiste que l'on fête au mois de juin, à l'orée de l'été, quand la lumière commence à décroître.

Mon enfance s'est déroulée lentement entre Aix-en-Provence, où nous vivions d'octobre à juin, et la Jésunette et Sainte-Agnès, les bastidons de mes grands-parents maternels et paternels où nous allions parfois le dimanche et où nous nous installions toujours à la belle saison. Ces deux propriétés modestes, si elles ont enchanté bien souvent mon enfance, ont été aussi les témoins de la solitude qui était ma compagne la plus fidèle : avoir ni frère ni soeur pesait sur mes épaules comme un fardeau. Elles m'ont vu attendre l'arrivée de mes cousins et de leurs enfants, perché sur la fourche d'un amandier ou d'un olivier, elles m'ont vu jouer avec ces éphémères jeunes visiteurs. Elles m'ont entendu pleurer ou rire.

"Enfant des bastides" entouré de trois générations de femmes qui refusaient de me voir grandir, j'avais une longue chevelure blonde et frisée que deux barrettes n'arrivaient pas à discipliner, je ressemblais plus à une fille qu'à ce petit homme des bastidons que j'étais, amoureux de la terre et du fruit de ses entrailles.

Aujourd'hui, ce temps est loin, bien loin. Pourtant ce petit Jean que je fus si longtemps, lorsque mes yeux se brouillent, je le revois et il revit. Il est là, devant moi comme un autre moi-même, un enfant des bastides dont chaque seconde de vie revient à la lumière du fond  de ma mémoire.

Livres, Livres Anciens, Antiquariat


L'Homme de Sainte-Victoire

Bernard Malgouyres
Jean Magnan

Les vents contraires

(1997)

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Je continue de contempler encoeur et toujours,
l'or soufflé doux qui court sur la page et l'image.
où la lumière brille et inonde les paysages éclairés
 où resplendit l'enfance aux lèvres enrosées.

Ma montagne continue de veiller sur les villages  qui l'entourent
et raconte son histoire au vent fripon qui l'écoute....
où grouillent papillons et abeilles de miel  ciré.

Je l'aime cette montagne bien accordée,
ses racines profondes dans le terroir d'herbes parfois assoiffées ,
de loin, de près,
son empreinte  sur ma peau de brunette tatouée
 son beau visage odoriférant
son teint d'aquarelle chevillée qui glisse par la fenêtre délicieuse de mes souvenirs...
Son sOleil ventru...

Je ne rêve pas, mais me nourris  haut et loin de son ciel perché et son essence étalée.

Elle est bien là, fidèle dans les bras de ce mât-teint estival

grande, toujours, hissée sur la pointe élancée  de son massif  de nacre sauvage
satiné blanc-gris-rosé-bleuté,

dans l'instant tiède qui s'évapore et se fond dans sa pinède de brindilles
sa source soyeuse jusqu'à deux-mains

aux détours de ses chemins  escarpés.

Den



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L'homme de Sainte-Victoire

dimanche 9 juillet 2017

*On dirait....





On dirait que chez nous, en Provence,  le bon Dieu du ciel  soit descendu jusqu'ici, se soit penché au dessus de l'horizon -mon abri-  grand ouvert, caressant le silence de sa main qui réchauffe la lumière  pour qu'elle  brille et enlumine, plus qu'ailleurs les collines qui chantent les grands sOleils, je veux dire les tournesols, comme ceux  peints par Van Gogh, que le vent du hasard lorsqu'il souffle et patine la belle ombre, ne procure aucun méfait, et que l'eau goûtue lorsqu'elle ruisselle ou tombe en épaisses perles au coeur des paysages ne provoque aucun dégât ni déluge.



On dirait qu'il a souhaité épargner plus qu'ailleurs, protéger le pays de nos chers poètes, Pagnol ou Giono, et tant d'autres nourris par dame Nature, pour qu'à travers les temps se perpétuent leurs mots, leurs paroles, leur façon bien provençale d'être. Comme si au-delà des mers et des régions, il eut fallu que la Provence soit celle qui attirerait le plus de touristes heureux de profiter de cette douceur éclairante, d'être, si lumineuse.

On dirait... 

Et si en ce début de vacances estivales, la canicule continue d'étaler sa main trop chaude sur mes nuits et mes jours, j'aime mon pays, ma région et sa palette teintée, la terre fragmentée de mes ancêtres paternels qui désormais reposent, tous, sous la protection majestueuse de la montagne du grand Cezanne, qui a eu tant de mal de son vivant d'exister, avant d'être, et celui qui demeure pourtant et à présent, le peintre heureux de la Sainte Victoire, qu'il a si bien croquée, avec chacune de ses couleurs.

Mon papa Justin disait, et je m'en souviens, comme si c'était hier, en parlant de la belle,  que l'on pouvait apercevoir et admirer, d'Aix, et de pleins de villages avoisinants, "tiens aujourd'hui elle est rose....elle est grise..... elle est bleutée.... elle a le chapeau".... ce qui signifiait encore autre chose dans cette lecture, que seuls connaissaient les paysans desquels je suis issue, dans cette tranche de terre, une lecture que je n'ai pas eu le temps de décrypter ou lire, le coeur accroché... tant mes immenses yeux d'enfant  étaient assoiffés par cette conscience, cette imagination qui ne m'ont jamais abandonnée .... mes yeux  voulant  posséder déjà cette culture, à cette époque bénie de la Fromentane ou du Château de la Petite Mignarde, mais trop gamine, puisque c'était avant d'entrer au Cours Préparatoire,  pour  découvrir l'écorce fine des chemins qui agrandirait mon regard,  déjà haut et loin.

Den




Je vous souhaite un heureux week-end,
et de douces vacances si vous pouvez en prendre ....

***



mercredi 5 juillet 2017

*A la Verticale de soi......






A la verticale de soi-Stéphanie Bodet-Editions Paulsen Collection Guerin
 A Arnaud, à nos 21 ans de cordée et notre amour fertile

A mes parents et à Guillaume

A Emilie
A toi que j'embrasse en tout lieu
En toute absence
En toute confiance
A toi partout
A la haie vive du rosier
A l'éclair bleu du geai

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  « Stéphanie Bodet   redonne à la littérture alpine une fraîcheur    et une intensité que l’on croyait perdues. »

   Jean-Christophe Rufin



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Résumé


Dans le sac à dos de Stéphanie, il y a des cailloux et des mots, des fleurs et des oiseaux, une soif démesurée de l'essentiel et un amour fertile qui l'unit à Arnaud. La corde entre eux ne signe aucune entrave. Synonyme de liberté et de confiance, elle leur permet de flâner à l'aise, comme lézards et papillons, dans ces lieux vertigineux qu'ils aiment. Depuis plus de vingt ans, ils ouvrent ensemble de nouvelles voies sur les parois du monde car ouvrir, c'est créer et c'est partager. C'est aussi découvrir en soi de nouvelles possibilités et vivre une vie plus haute, plus dépouillée. Plus qu'un terrain de jeux, les parois sont pour Stéphanie un territoire de connaissance, de reconnaissance. Se fondre dans la nature, ne faire qu'un avec l'hirondelle ou le pin funambule, pour éprouver sa nature véritable. La grimpeuse vit l'ascension comme  un acte poétique, une voie d'intrépidité et de sagesse.

Sous le sourire de Stéphanie affleure parfois la fêlure. Celle d'une petite sœur disparue trop tôt et qui lui a donné ses ailes : "Vivre. Vivre intensément, écrit-elle. Faire de ce court passage qui est le nôtre, matière à rêver, matière à créer, matière à se forger." Acquiescer à la vie coûte que coûte. Faire de ses faiblesses une force. Demander la lune au rocher en l'effleurant du bout des doigts ou de la pointe du stylo, sur la page d'un carnet, dans une même recherche de justesse. Et parvenir peut-être à s'élever, dans tous les sens du terme...

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"Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres" !

Gérard de Nerval, les Chimères

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Préface de Sylvain Tesson








HAUTE VOLEE








C'est l'histoire d'une fille qui a trouvé sur les parois du monde   une occasion de porter la vie à un haut degré d'accomplissement. Là-haut, sur les sommets la vie a pris pour elle une tournure que nous sommes beaucoup à tenter de lui donner : authentique et joyeuse.








Lecteurs, attention ! ne soyez pas trompés ! vous ne trouverez pas dans ces pages de récits d'ascensions avec cordées héroïques, tempêtes de la dernière chance et glorioles sommitales ! toute une littérature a déjà amplement nourri cette veine-là. On a  suffisamment soupé  des  récits de ces types dont la principale préoccupation lorsqu'ils voient une montagne est de se dire :" Tiens ? Si j'allais me photographier au sommet !". 

Ce que vous tenez là entre vos mains  est une éducation sentimentale  en milieu vertical. Une avancée timide et délicate en milieu extrême. Et c'est heureux que la montagne ait trouvé en Stéphanie Bodet, un nouveau chantre, éminemment sensible, une amoureuse pleine de charme, une poétesse fragile, un roseau grimpant qui préfère raconter son cheminement "à la verticale de soi" plutôt que de détailler ses techniques de verrouillage. Tout livre d'escalade comporte ses longueurs. Celui-ci nous les épargne.


"Rien ne prédisposait la rêveuse que je suis à devenir une grimpeuse de haut niveau"  avoue d'emblée celle qui passera des années sur les parois (a-t-elle calculé combien de temps cumulé elle avait vécu à l'aplomb de la terre ?) Toute l'intensité de ce livre tient dans la résolution   de ce paradoxe. Pourquoi une jeune fille souffrant d'asthme devient-elle une vagabonde des grands espaces ? Pourquoi une contemplative  se jette-t-elle dans la frénésie de l'action ? Pourquoi une pudique silencieuse rejoint-elle ces bandes d'athlètes qui soignent dans les dévers leurs déficits narcissiques  ? Pourquoi une intellectuelle éprise de la poésie d'André Velter et de William Blake ne se contente-elle pas de naviguer dans la beauté des textes à l'ombre d'un arbre ? 








A la verticale de soi répond à ces questions.  On savait que les Hommes cherchaient la Voie (c'est à dire la réponse à l'absurdité de la vie) de mille manières. Certains s'enferment dans la cellule d'un monastère. D'autres arpentent le monde où ils fondent des familles à chaque escale, d'autres encore partent en guerre, cherchent l'opium ou courent les magasins de luxe. Stéphanie Bodet, elle, explore une piste inédite, vertigineuse et âpre, : l'escalade. Elle y cherche réponse à ses contradictions. Elle implore une consolation à l'innommable blessure    qui l'a déchirée un certain jour de Juillet. Elle gravit chacun des degrés avec l'homme de sa vie, le champion d'escalade Arnaud Petit. Avec lui,  elle bâtit  au passage un amour qui survit  à toutes les tempêtes et insulte les habitudes.








Quiconque a croisé un jour cette  fille en montagne  ou à l'une de ses conférences a été saisi par sa présence pure, ce sourire qui semble ineffaçable, cette aura inconsciente de son propre rayonnement; Enfin une alpiniste dotée d'une vraie face !  Enfin un regard qui semble avoir vu quelque chose ! Comme si Socrate, après avoir enfilé son baudrier et escaladé le portique de Delphes, avait résolu "le connais-toi toi-même". 








En escalade on parle de style. Le style. ! la chose la plus importante de la vie.. Le style est le principal point commun de la grimpe avec la littérature. Stéphanie Bodet avoue qu'elle  est autant éprise d'escalade que de mots. Et c'est une aubaine pour nous qui découvrons dans ces pages la formulation de ce que nous allons obstinément chercher dans la montagne sans jamais être fichu de savoir ce que c'est.





Sylvain Tesson


                                                         


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DEMAIN N'EXISTE PAS


Tant d'années après, je ne sais plus ce que cela me fit de mourir ainsi. Depuis quinze jours déjà, je travaillais sans relâche pour ouvrir une nouvelle voie sur la paroi de Tagougimt. Avec mes trois compagnons nous nous étions focalisés sur cette immense muraille grise, striée de coulées ocre et mauves,    qui domine le petit village de Taghia, dans le Haut-Atlas. Nous alternions les cordées, et ce jour-là, alors que la fin de l'ouverture approchait, nous avions décidé de monter à pied au sommet et de redescendre dans la face en rappel, pour rejoindre notre dernier relais, deux cents mètres plus bas. De là, nous reprendrions l'ouverture et Fred Ripert, notre caméraman pourrait nous filmer car les images sont toujours plus belles vues d'en haut et plus spectaculaires.

Après deux heures de marche raide, nous avions atteint le plateau    et quitté le sentier pour emprunter la crête dentelée du sommet. L'arête était interminable avec ses multiples créneaux à franchir. Je me sentais faible et fatiguée. Le lourd sac à dos sciait mes épaules et mes compagnons étaient hors de vue. Le vent s'était levé et les huit cents mètres de vide    à ma gauche m'intimidaient. Je craignais de perdre l'équilibre. Les sourcils serrés, j'assurais avec précision mes prises de mains et me concentrais sur chacun de mes pas. Enfin, les sections les plus exposées étant derrière moi, je me relâchai... 
On m'a dit que j'avais poussé un cri de chevrette. A présent, les détails se sont effacés. Je ne ressens plus aussi intensément la semelle qui accroche à une aspérité de ce rocher calcaire. Détail infime qui me propulse dans l'air. Deux longues pirouettes comme au ralenti. La sensation d'animer le paysage contre mon gré... Et soudain, voir le vide, le pierrier qui m'attend, trente mètres plus bas.... Voir distinctement, en dépit du mouvement, les blocs sur lesquels je vais m'écraser.... dans une fraction de seconde. Je m'entends penser "mince alors ! c'est ici que ça se termine  ? comme ça ? Si vite, si tôt, si  bêtement ?"  et m'entends murmurer : "Emilie", petite soeur....Stupeur !... A mesure que la chute s'accélère, ma pensée fige ce sentiment de perplexité. Ma mort m'étonne. 

Un premier rebond apporte à ma chorégraphie le fantastique élan qui lui manquait pour enchaîner la pirouette suivante. Je tournoie dans le vent, propulsée toujours plus vite, toujours plus haut par une force qui me dépasse. Et puis, sans savoir pourquoi ni comment,, c'est le miracle. Deux mètres avant de franchir le rebord de la falaise, mes mains agrippent une pierre plantée dans le talus, et la chute est stoppée net... C'est à cet instant que j'ai libéré ma chèvre intérieure. De longs hurlements stridents me déchirent la poitrine. Car l'effroi vient après, après la prise de conscience du drame évité. J'étreins farouchement ma stèle de liberté sans oser baisser les yeux, me contentant d'hurler ma peur. Il faut qu'elle sorte  de là ! Je l'exorcise et le hurlement se mue en hululement. Je me fais chouette et mon cri se fait joie. Car tant d'années après, même si le souvenir de mourir sur le champ s'est peu à peu effacé, je sais ce que cela me fit de demeurer vivante...
Personne ne m'a vue tomber mais tous m'ont entendue crier. Arnaud,  blême, m'a rejointe. Il me serre dans ses bras comme s'il ne voulait plus me lâcher. La tête sur son épaule, je pleure comme une feuille et  sanglote     de plus belle. Mon pantalon est déchiré. Des gouttes  de sang traversent mes vêtements. Le lourd sac à dos qui m'a déséquilibrée porte une large entaille. Dans ma chute,  il m'a protégée le dos     de chocs. En revanche, j'ai un hématome de la taille d'une belle poire  sur la fesse gauche. Le village est à trois heures de marche par un sentier abrupt. Je ,ne peux ni bouger la tête ni mettre un pied devant l'autre, mais à première vue, aucune fracture.
Nous décidons de passer la nuit au sommet de la montagne.
Si un tel accident m'était arrivé dans les Alpes, mes amis auraient appelé les secours. Mais ici il y n'a rien de particulier  à faire.     Le portable ne passe pas et il n'y a pas d'hélicoptère à attendre. Le premier hôpital est à huit heures. Ne reste qu'à bivouaquer en attendant l'aurore. Après tout, pourquoi  ma vie aurait-elle plus de valeur que celle d'une bergère berbère ?

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La nuit est tombée. Je suis allongée dans une caverne  basse ; il a fallu se courber pour y pénétrer. Mon corps contusionné me fait souffrir et je tremble de froid  mais j'ai l'esprit cotonneux et délicieusement abandonné. Le sol recouvert d'une épaisse couche de crottes sèches de mouton est confortable. S'en dégage une odeur  légèrement acide. Une odeur qui tient. Une odeur solide, une odeur sur laquelle on peut compter et qui me semble agréable à respirer. Car palpable et bien réelle.
En dépit de la peur   d'une hémorragie interne  qui me traverse parfois durant les premières heures, la soirée est délicieuse. Arnaud attise le feu qui dégage le subtil et pénétrant parfum   que j'aime, celui du genévrier  thurifère dont il restait quelques éclats au sol laissés par un berger. Le reflet des flammes anime le plafond de la grotte    d'étranges chatoiements. Les yeux fixés sur ses parois, je me laisse bercer par les ballets des ombres et par la voix de  Fred   qui nous raconte son enfance. Le goût de la soupe en sachet que nous avons partagée, mêlé au souvenir de notre compagnon.... cette douceur dans l'atmosphère, cette légèreté.....   C'est étrange tout de même, comme s'il fallait l'accident pour suspendre le temps et l'ouverture de Babel, notre voie. L'accident pour s'ouvrir aux amis et s'offrir à l'instant.
Le feu s'est éteint et les murmures de Fred. Ne restent dans le foyer que quelques braises rougeoyantes. Ma main posée sur celle d'Arnaud, j'écoute la rumeur du silence, les yeux fermés. Il dort et j'entends, attendrie, sa respiration calme et sereine. 
Et c'est au coeur de cette grotte sauvage,  si éloignée du lieu de ma naissance, que je retrouve mon enfance. A la manière d'une petite boîte oubliée sous une pile de draps au fond d'une armoire de campagne. Une petite boîte cuivrée qui contenait des dents de lait. Je soulève le couvercle et je me souviens.       
Tout resurgit en cette nuit d'automne  2007, l'hier, le plus proche et le plus lointain. Et mon passé défile. J'ai toute la nuit pour me raccommoder  dans l'ombre, toute la vie. Et je souris. Demain n'existe pas....                                                                                                                                                                           Stéphanie Bodet

A la Verticale de soi

Guérin
éditions Paulsen   


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