lundi 6 avril 2020

*Seul l'amour sait nous raconter


jeudi 2 avril 2020
par Augustin Trapenard

France Inter

Lettre d'Intérieur


"Seul l’amour sait nous raconter à ceux qui savent écouter..." - Yasmina Khadra

 

 

Yasmina Khadra est écrivain. Il est né en Algérie. On lui doit notamment "Les hirondelles de Kaboul". Dans cette lettre adressée à sa mère décédée, il lui témoigne sa reconnaissance, se souvient d'instants de grâce, et exprime son désarroi face au temps qui sépare les êtres qui se sont aimés. 


"C’est toi qui m’a appris à faire d’un mot une magie, d’une phrase une partition et d’un chapitre une saga" Yasmina Khadra rend hommage à sa mère dans une lettre émouvante  

Paris, le 2 avril 2020.

Ma chère petite maman,

Depuis quelques jours, je suis confiné chez moi à cause du coronavirus. L’enfermement est devenu une habitude, pour moi. Je sors rarement. Le temps parisien ne se prête  guère à un enfant du Sahara qui ne reconnaît le matin qu’à sa lumière éclatante et qui a toujours rangé la grisaille du côté de la nuit.

Je suis en train de terminer un roman — le seul que j’aurais aimé que tu lises, toi qui n’as jamais su lire ni écrire. Un roman qui te ressemble sans te raconter et qui porte en lui le sort qui a été le tien.
Je sais combien tu aimais la Hamada où tu adorais traquer la gerboise dans son terrier et martyriser les jujubiers pour quelques misérables fruits. Eh bien, j’en parle dans mon livre comme si je cherchais à revisiter lieux qui avaient compté pour toi. Je parle des espaces infinis, des barkhanes taciturnes, des regs incandescents et du bruit des cavalcades. Je parle des héros qui furent les tiens, de Kenadsa et de ses poètes, des sentiers poussiéreux jalonnés de brigands et des razzias qui dépeuplaient nos tribus.

C’est toi qui m’as donné le courage de m’attaquer enfin à cette épopée qui me hante depuis des années. Je craignais de n’avoir pas assez de souffle pour aller au bout de mon texte, mais il a suffi que je pense à toi pour que mes peurs s’émiettent comme du biscuit.

Chaque fois que j’emprunte un chapitre comme on emprunte un passage secret, je perçois une présence penchée par-dessus mon épaule. Je me retourne, et c’est toi, ma maman adorée, ma petite déesse à moi. Je te demande comment tu vas, Là-haut ? Tu ne me réponds pas. Tu préfères regarder l’écran de mon ordi en souriant à cette écriture si bien agencée dont tu n’as pas les codes. Je sais combien tu aimes les histoires. Tu m’en racontais toutes les nuits, autrefois, lorsque le sommeil me boudait. Tu posais ma tête sur ta cuisse et tu me narrais les contes berbères et les contes bédouins en fourrageant tendrement dans mes cheveux. Et moi, je refusais de m’assoupir tant ta voix était belle. Je voulais qu’elle ne s’arrête jamais de bercer mon âme. Il me semblait, qu’à nous deux, nous étions le monde, que le jour et la nuit ne comptaient pas car nous étions aussi le temps.

C’est toi qui m’a appris à faire d’un mot une magie, d’une phrase une partition et d’un chapitre une saga. C’est pour toi, aussi, que j’écris. Pour que ta voix demeure en moi, pour que ton image tempère mes solitudes. Toi qui frisais le nirvana lorsque tu te dressais sur la dune en tendant la main au désert pour en cueillir les mirages ; toi qui ne pouvais dissocier un cheval qui galopait au loin d’une révélation divine, tu te sentirais dans ton élément dans ce roman en train de forcir et tu ferais de chacun de mes points d’exclamation un point d’honneur. Comment oublier l’extase qui s’emparait de toi au souk dès qu’un troubadour inspiré se mettait à affabuler en chavirant sur son piédestal de fortune ?

Pour toi, comme pour Flaubert — un roumi qui n’était ni gendarme ni soldat, rassure-toi — tout était vrai. Etaient vraies les légendes décousues, vraie la rumeur abracadabrante, vrai tout ce qui se disait parce que, pour toi, c’était cela le pouls de l’humanité. Quand il m’arrive de retourner à Oran, je vais souvent m’asseoir à notre endroit habituel et convoquer nos papotages qui se poursuivaient, naguère, jusqu’à ce que tu t’endormes comme une enfant.

C’était le bon vieux temps, même s’il ne remonte qu’à deux ans — deux ans interminables comme deux éternités. Nous prenions le frais sur la véranda, toi, allongé sur le banc matelassé et moi, tétant ma cigarette sur une marche du perron, et nous nous racontions des tas d’anecdotes en riant de notre candeur. Tu plissais les yeux pour mieux savourer chaque récit, le menton entre le pouce et l’index à la manière du Penseur.

Mon Dieu ! Que faire pour retrouver ces moments de grâce ? Quelle prière me les rendrait ? Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses que de devoir restituer à l’existence ce qu’elle nous a prêté ? On a beau croire que le temps nous appartient, paradoxalement, c’est à lui que revient la tâche ingrate de séparer à jamais ceux qui se chérissent. Ne reste que le souvenir pour se bercer d’illusions. Ma petite maman d’amour, depuis que tu es partie, je te vois dans toute grand-mère ? Qu’elles soient blondes, brunes ou noires, il y a quelque chose de toi en chacune d’elles. Si ce ne sont pas tes yeux, c’est ta bouche ; si ce n’est pas ton visage, ce sont tes mains ; si ce n’est pas ta voix, c’est ta démarche ; si ce n’est rien de tout ça, c’est l’émotion que tu as toujours suscitée en moi.

Et pourtant, partout où je vais, même là où il n’y a personne, c’est toi que je vois me faire des signes au fond des horizons. Tantôt étoile filante dans le ciel soudain triste que tu lui fausses compagnie, tantôt île de mes rêves au milieu d’un océan de tendresse aussi limpide que ton cœur, tu demeures mon aurore boréale à moi. Si je devais un jour te rejoindre, maman, je voudrais qu’il y ait une part de nous deux dans tout ce qui nous survivrait. Puisque seul l’amour sait nous raconter à ceux qui savent écouter.

Yasmina Khadra





dimanche 5 avril 2020

*Je vous aime

"Mes chéris, savez-vous combien je vous aime ?" Susie Morgenster



mardi 31 mars 2020
par Augustin Trapenard

France Inter
Lettre d'Intérieur





Susie Morgenstern est née dans le New Jersey, aux Etats Unis. Elle vit et travaille à Nice, où elle écrit des livres pour la jeunesse. Dans cette lettre adressée à ses petits-enfants, elle parle de procrastination, d'écriture et de solidarité. 


"Mes chéris, savez-vous combien je vous aime ?" Susie Morgenstern
 
"Mes chéris, savez-vous combien je vous aime ?" Susie Morgenstern © Getty 
Nice, le 31 mars 2020

Chers Yona, Noam, Emma et Sacha,

Vous le savez déjà : je ne suis pas une fée du ménage. Je suis disciplinée pour certaines choses et pas pour d’autres. Mais, je voudrais profiter de cette période de confinement à Nice pour faire le grand nettoyage de printemps sachant que je ne suis pas douée.

Je vais vraiment m’appliquer. D’abord, j’écris quelques lignes pour me donner du courage et puis promis, j’y vais. Et oui, je préfère écrire une histoire que de faire le tri dans mes affaires. Me voilà prête. J’ouvre un tiroir, la boîte de Pandore, une jungle de machins et de trucs que la consommation frénétique de ma jeunesse a fait s’accumuler. Je regarde, consternée, mais je ne touche à rien ! Est-ce que j’ai vraiment besoin de quatre louches, trois couteaux à pain, six paires de ciseaux, cinq agrafeuses et des collections infinies de pacotille ?

Je ne referme pas le tiroir, mais je m’enfuis devant mon écran. Tout sauf ça. La mauvaise conscience me pousse à y retourner et à contempler la scène du crime. Je garde tout, au cas où l’un de vous en aurait besoin le jour où vous vous installerez en ménage. (Il y a une louche pour chacun d’entre vous !)

Je prépare mon déjeuner.

Le tiroir me nargue. Après la sieste, peut-être …

Au lit, je ne me permets pas plus de cinq pages de relecture de Virginia Woolf « Une chambre à soi ». Au compte gouttes pour savourer.  Et comme chaque fois que je lis un chef d’œuvre, j’espère que vous le lirez aussi. Que vous lirez tout court !

Je retourne au travail. Je parcours mes messages. On me demande un article. Autant commencer tout de suite. Mais le tiroir est ouvert comme la bouche béante d’un monstre. Je remarque un chocolat qui aurait pu être là depuis l’antiquité.

Je le mange. Et puis d’un coup décisif et déterminé, je vide le tiroir pour former une montagne sur la table de la salle à manger. Il y a un vieux cahier et des stylos. Je m’assois pour les essayer et je retrouve le plaisir d’écrire sur du papier. Je pense à tous mes manuscrits écrits à la main avec nostalgie.

Mes yeux tombent sur un paquet de ballons de toutes les couleurs, un stock suffisant pour une future fête gigantesque. J’en gonfle un. Puis, un à un, je les gonfle tous. C’est un effort considérable, mais je ne peux pas m’arrêter. Les ballons remplissent la maison de légèreté, d’espoir, de folie. Un à un je les envoie par la fenêtre, mon message de gratitude et d’admiration au personnel soignant. Je les connais bien après ma longue maladie, ces anges sur terre, nos héros. Chaque ballon dit « I love you ! »
Comme les ballons sont appropriés

! Aujourd’hui c’est mon anniversaire: j’ai 75 ans ! Happy birthday to me !

Mes ballons expédiés, je fixe le contenu du tiroir, je fais les cent pas et d’un geste définitif et concluant, je remets toute la pagaille à sa place. Dans un mois peut-être ?-

Entre temps, ne serait-il pas urgent et important de vider le tiroir du bric à brac qui se trouve dans ma tête ?

Mes chéris, savez-vous combien je vous aime ?

Votre Bubie, Susie Morgenstern




mercredi 1 avril 2020

Mon livre de prières...



Le jeu de cartes 




"Mesdames messieurs, ce jeu de cartes, c'est ma bible et mon livre de prières.

Je sais ça peut vous paraître bizarre mais quand je regarde l'as, il me rappelle que nous n'avons qu'un seul dieu.

Quand je vois le 2 je me souviens que la Bible est divisée en 2 parties : l'ancien et le nouveau testament.

Quand je vois le 3, je pense au père, au fils et au saint esprit.

Quand je vois le 4 je songe aux 4 disciples qui prêchèrent la bonne parole. Il y avait Mathieu, Marc, Luc et Jean.

Quand je vois le 5 je pense aux 5 vierges qui coupaient les mèches de leur lampe.

Quand je regarde le 6 je me souviens que Dieu a eu besoin de 6 jours pour créer le ciel et la terre.

Le 7 me ramène à l'esprit que le 7ème jour il se reposa.

Devant le 8 je songe aux 8 personnes droites et justes que Dieu a sauvé lorsqu'il détruisit la terre.

Quand je regarde le 9 je pense aux lépreux que notre seigneur purifia : 9 sur 10 ne l'ont pas remercié.

Le 10 représente les 10 commandements.

Le valet, lui c'est le diable.

La reine, c'est la sainte vierge bénie entre toutes les femmes et le roi me rappelle encore une fois qu'il n'y a qu'un roi dans l'univers : Dieu tout puissant.

Vous voyez mesdames messieurs, si je compte tous les points dans un jeu de cartes il y a 365 : le nombres de jours dans une année.

Il y a 52 cartes : le nombre de semaines dans une année.

Il y a 12 personnages, le nombre de mois.

Il y a 4 familles, les 4 saisons.


Vous voyez mesdames messieurs, ce jeu de cartes, c'est ma bible et mon livre de prières."






par Roland Magdane 

 

 

mardi 31 mars 2020

*Je vous fais une lettre !

 

 Lettres d'interieur

lundi 30 mars 2020

 

 

"Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie..." : Annie Ernaux

 

Annie Ernaux est écrivain. Elle vit à Cergy, en région parisienne. Son oeuvre oscille entre l'autobiographie et la sociologie, l'intime et le collectif. Dans cette lettre adressée à Emmanuel Macron, elle interroge la rhétorique martiale du Président.






"Monsieur le Président, je vous écris une lettre..."
"Monsieur le Président, je vous écris une lettre..." © Getty / AnthiaCumming
Cergy, le 30 mars 2020

Monsieur le Président,

« Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie.

 Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et  ce qu’on pouvait lire sur la  banderole  d’une manif  en novembre dernier -L’état compte ses sous, on comptera les morts - résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux,  tout ce jargon technocratique dépourvu de  chair qui noie le poisson de la réalité.

Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays :  les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de  livrer des pizzas, de garantir  cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle,  la vie matérielle.


Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas  là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps   pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent  déjà  sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde  dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde  où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité.

Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie,  nous n’avons qu’elle, et  « rien ne vaut la vie » -  chanson, encore, d’Alain  Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui  permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.


Annie Ernaux

 

 

lundi 30 mars 2020

David Hallyday - Imagine un monde


*Avant.....







vendredi 27 mars 2020
France Inter 
Lettre d'Intérieur

"Je vais essayer de te dire comment c'était d'être une femme quand j'avais vingt ans..." - JMG Le Clézio




Il est écrivain. En 2008 il recevait le prix Nobel de Littérature. Dans cette lettre, adressée à sa petite fille, il fait le voeu d'une société dans laquelle les femmes ne seront plus victimes de la violence des hommes. 


Jeune fille des années 1960
Jeune fille des années 1960 © Getty / picture alliance

Nice, le 27 mars 2020

You've come a long way baby

(Réclame pour les cigarettes Virginia slim)

Pour Itzi, qui aura vingt ans en 2040,

Je vais essayer de te dire comment c'était d'être une femme quand j'avais vingt ans.

Tomber enceinte en dehors du mariage, à cette époque, c'était entrer dans un cauchemar. La contraception n'existait pas vraiment, pour une fille il était absolument impensable d'entrer dans une pharmacie et de demander des préservatifs. Elle pouvait (avec l'accord de ses parents) se faire placer un stérilet, mais quels parents auraient accepté cette honte? Il existait, en revanche - et tout le monde le savait, même si personne n'en parlait ouvertement, des spécialistes, des faiseuses d'anges (c'était le joli surnom sinistre que ces femmes portaient).
Être une femme libre de son corps à cette époque était très compliqué. Mais il y avait beaucoup d'autres problèmes. Je ne vais pas te parler des brutalités que les hommes faisaient parfois subir aux filles - en toute impunité, parce que, sous la pression morale des familles, il était impensable qu'une fille portât plainte pour des attouchements ou viol. Je me contenterai de mentionner le climat d'extrême prédation qui régnait à peu près partout, par exemple a la Fac de Lettres, où un des profs (un docteur en littérature américaine) s'attaquait systématiquement a toutes les étudiantes, les convoquant dans son bureau sans témoins pour essayer d'obtenir, en échange d'une bonne note aux examens, des faveurs qu'elles essayaient de refuser. Cet homme était une des stars de l'Université, bardé de décorations et encensé par l'Académie. C'était aussi un salopard, mais personne n'en  parlait.

Apprendre à être une femme, en ce temps la, c'était apprendre à vivre dangereusement. En silence. Pourtant, l'amour existait, et dans l'innocence et l'expérience, la violence de la vie trouvait bien sa rédemption.

À l'heure où je t'écris cette lettre - alors que tu commences à peine à vivre - les femmes ont décidé de ne plus se soumettre à la violence de certains hommes. Elles ont décidé de se battre, de faire savoir, de résister. Tu devras les admirer pour cela, et opposer un sarcasme à la prétendue indignation de tous ceux qui veulent voir dans ce combat un ressaut de puritanisme et une moralisation militante, voire une manœuvre pour prendre le pouvoir. Ce combat n'est pas facile : l'on discute beaucoup sur la différence qu'il y aurait entre l'artiste et la vie. L'art aurait le privilège de se situer dans les limbes, au-dessus de toute morale. Par son talent, l'artiste transcenderait les turpitudes de sa conduite réelle. J'espère que dans le temps où tu vivras, loin de moi, loin de notre époque un peu folle, on ne se posera plus cette question - et que seront définitivement renvoyés dans la nuit des mythes la Barbe-Bleue,  et Agostino Tassi, l'agresseur d'Artémisia Gentileschi - et bien sur,  Matzneff et Polanski.


J.M.G. Le Clézio



samedi 28 mars 2020

*à Tonton Manu


mercredi 25 mars 2020

France Inter
Lettre d'intérieur


"Nous n’attendions pas que ce virus te tue et dérobe nos adieux" - Léonora Miano

 


Léonora Miano est écrivain. Elle est née au Cameroun et partage sa vie entre le Togo et la France. Dans cette lettre adressée au musicien Manu Dibango, victime du Covid 19, elle rend un dernier hommage à celui qui a fait briller les lumières du continent africain dans le monde entier. 

Hommage à Manu Dibango
Hommage à Manu Dibango © Getty
Le 24 mars 2020

Lomé, Togo

Tonton Manu,

C’est ainsi que je t’appelais. D’ailleurs, même si nous ne nous fréquentions pas, c’est ce que tu étais. Mon premier souvenir de toi me ramène à ma toute petite enfance. Mes parents reçoivent, dans notre maison du quartier Kumasi à Douala, un type à l’allure impressionnante. Un géant au crâne rasé et à la voix grave, dont le rire fait trembler la terre.

Quand tu seras parti, papa me tendra un 45 tours avec toi sur la pochette. Tu étais déjà si célèbre que l’on t’avait requis pour promouvoir un des nouveaux modèles de la marque Toyota. Cette chanson promotionnelle fut gravée sur un disque. Le Cameroun dansa au son de : « La Toyota Corolla est fantastique », exactement comme s’il s’était agi de n’importe lequel de tes tubes. Tu avais mis, dans ce morceau, la même exigence, la même créativité, la même chaleur, que dans tout ce que tu nous as offert.

Au fil des années, ton nom devint celui d’une divinité de la musique. Arrivant à Paris, les musiciens africains, de toutes origines, se mirent à ta recherche. Te côtoyer. Apprendre auprès de toi. Beaucoup devinrent des vedettes parce qu’ils avaient joué avec toi. Et l’Afrique abolit ta nationalité. Tu venais du Cameroun, mais tu étais à tous, et tu offrais le monde. Sans lever le poing ni faire de grands discours. Simplement en mêlant les musiques, en présentant tes orchestres dont les visages avaient toutes les couleurs. Tes choristes, d’où qu’elles viennent, apprirent à prononcer les mots du douala, cette langue à laquelle tu ne renonças pas. Ses rythmes, ses intonations, te donnaient cet accent unique. Dans toutes les langues, tu parlais celle-là.

Pourtant, quand tu souhaitas retrouver ton pays, lui apporter ta lumière, on voulut l’éteindre. Le public fut au rendez-vous, mais d’autres te mirent des bâtons dans les roues. Cette période prit des allures de film noir avec, au générique, toutes les crapules imaginables. Il fallut plier bagage, renoncer. La France sut t’accueillir à nouveau, te célébrer et te chérir. Tu t’es éteint en France, après soixante années d’une carrière incomparable.

Soixante ans à faire vibrer ton saxophone sur les scènes du monde. Tu as toujours été là, présence africaine lumineuse. Un jour, tu rejoindrais les étoiles, mais nous te souhaitions un voyage paisible. Nous n’attendions pas que ce virus te tue et dérobe nos adieux : frontières closes, rassemblements interdits, impossible de te rendre l’hommage mérité. Nous devions venir, et nous serions venus. Des quatre coins du monde. On se serait fait beaux. On aurait eu du style. On aurait dansé pour chasser le chagrin, t’ouvrir le passage vers l’autre vie. Il y a une danse pour cela, qui fait couler les larmes et apaise en même temps. Tu aimais que l’on danse.

Alors, on danse. Et on te remercie.

 Bon voyage, tonton Manu.

Léonora Miano


jeudi 26 mars 2020

*A toi l'inconnu






Jeudi 26 mars 2020
France Inter 
Par Augustin Trapenard 
Lettre d'intérieur


 Paire, Rose, Fleurs, L'Amour, Roses






"Aujourd'hui, je te demande pardon..." - Ariane Ascaride



Ariane Ascaride est comédienne. Elle est née à Marseille, vit à Montreuil. Son nom est associé au cinéma de Robert Guédiguian. Dans cette lettre de contrition adressée à un adolescent inconnu, elle explique en quoi la pandémie actuelle révèle et exacerbe les inégalités sociales.


Montreuil, le 26 mars 2020


Bonjour « beau gosse »,

Je décide de t’appeler « Beau gosse ». Je ne te connais pas. Je t’ai aperçu l’autre jour alors que, masquée, gantée, lunettée, j’allais faire des courses au pas de charge, terrifiée, dans une grande surface proche de ma maison. Sur mon chemin, je dois passer devant un terrain de foot qui dépend de la cité dans laquelle tu habites et que je peux voir de ma maison particulière pleine de pièces avec un jardin. Je suis abasourdie de vivre une réalité qui me semblait appartenir à la science fiction. À mon réveil chaque jour je prends ma température, j’aère ma maison pendant des heures au risque de tomber malade, paradoxe infernal et ridicule. La peau de mes mains ressemble à un vieux parchemin et commence à peler, je les lave avec force et savon de Marseille toutes les demie heures. Si je déglutis et que cela provoque une légère toux, mon sang se glace et je dois faire un effort sur moi-même pour ne pas appeler mon médecin. Je n’ai d’ailleurs pas fui en province pour rester proche de lui. Je deviens folle !

Sortir me demande une préparation  mentale intense, digne d’une sportive de haut niveau, car pour moi une fois dehors tout n’est que danger ! Et c’est dans cet angoissant état d’esprit, que je t’ai vu, loin, sur ce terrain de foot, insouciant, jouant avec tes copains, vous touchant, vous tapant dans les mains comme des chevaliers invincibles protégés par le bouclier de la jeunesse.

Vous étiez éclatants de sourire, d’arrogance, de vie mais peut-être  aussi porteurs de malheurs inconscients. Si vous étiez dehors, c’est qu’il n’est pas aisé d’être je ne sais combien dans un appartement toujours trop étroit, c’est invivable et parfois violent. Vos parents travaillent, eux, toujours, à faire le ménage dans des hôpitaux sans grande protection ou à livrer toutes sortes de denrées et de colis que nous récupérerons prudemment avec nos mains gantées après qu’ils ont été posés devant nos portes fermées. Prudence oblige.

Bakari, je suis née dans un monde similaire au tien je n’ai eu de cesse de l’avoir toujours très présent dans mon cœur et ma mémoire, et je n’ai eu de cesse de le célébrer et d’essayer de faire changer les choses.

Aujourd’hui je te demande pardon, à toi porteur sain certainement qui risque d’infecter l’un des tiens. Je te demande pardon de ne pas avoir été assez convaincante, assez entreprenante, pour que la société dans laquelle tu vis soit plus équitable et te donne le droit de penser que tu en fais partie intégrante.

Tout ce que je dis aujourd’hui, tu ne l’entendras pas, car tu n’écoutes pas cette radio. Je voudrais juste que tu continues à exister, que ta mère, ton père, tes grands-parents continuent à exister, à rire et non pleurer.

 Je ne sais pas comment te parler pour que tu m’entendes : je suis juste une pauvre folle masquée, gantée, lunettée, qui passe non loin de toi et que tu regardes avec un petit sourire ironique car tu n’es pas méchant, tu es simplement un adolescent qui n’a pas eu la chance de mes enfants.

Ariane Ascaride


mercredi 25 mars 2020

*La mésange et moi


"La mésange et moi, croyons au retour du printemps" écrit Erri de Luca
"La mésange et moi, croyons au retour du printemps" écrit Erri de Luca © Getty


Erri De Luca est un écrivain italien, vivant à Rome. Sa voix, portée par une parole politique, humaniste et poétique, est celle d'un éternel dissident. Dans cette lettre adressée à une activiste, actuellement incarcérée à Turin, il nous parle d'espoir, d'union et de lutte.

Rome, le 23 mars 2020

Lettre adressée à Nicoletta Dosio, 74 ans, enseignante de latin et de grec, à la retraite, condamnée à un an de prison  pour la lutte contre le tunnel de Val di Susa, et depuis trois mois recluse à Turin.

"Chère Nicoletta,

En ces jours, je relis. J’ai à nouveau sur mes genoux les lettres de Rosa Luxembourg depuis la prison de Berlin.  Dans l’une, adressée à Mathilde Jacob le 7 fevrier 1917, Rosa raconte le cri de la mésange, tss-vi, tss-vi. Elle sait l’imiter au point que la mésange s’approche de ses barreaux.

Rosa écrit :
Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons, moi et la mésange, à l’arrivée du printemps.
Et nous voici aux jours qui déclarent l’hiver expiré. Tu es recluse, et par une mystérieuse solidarité, un peuple tout entier s’est enfermé chez lui. Les roues ne roulent pas, le Nord de l’Italie émigre au Sud, les balcons se remplissent de familles. Les économistes ont disparu : tout le pouvoir et toute la parole sont aux médecins.

Je suis dans mon champ, et je regarde la progression des bourgeons sur les arbres. En Italien « bourgeon » et « gemme » sont le même mot : « gemma ». Donc chez nous, les bourgeons sont aussi des pierres précieuses et le Printemps est une joaillerie à ciel ouvert pour toutes celles et ceux qui savent l’admirer.

Ici, les personnes se font la politesse de se tenir à l’écart, de s’éviter

Chez vous, dans les cellules, il n’y a même pas l’espace de se tourner. Aux malades de pneumonie manque l’air, que vous devez respirer à plusieurs. Les prisons surpeuplées sont devenues, par surcharge pénale, des laboratoires de l’étouffement.

Mais la vallée pour laquelle tu t’es battue et pour laquelle tu es en prison continue à produire et souffler un oxygène politique, celui qui surgit de l’intérieur d’une communauté, qui resserre ses fibres, et ainsi  donne droit de citoyen à qui est traité par le pouvoir comme un sujet feudataire. Votre vallée, traitée comme une province rebelle, continue à faire obstacle au viol de son territoire.

Ton calme inflexible et intransigeant est celui de ta communauté. Il se manifeste quand un peuple se réveille.

Je suis fier de pouvoir m’adresser à toi, chère Nicoletta, avec le pronom « tu », fier d’être un parmi vous.

Je t’attends ici et te promets qu’à ta sortie tu trouveras la même union et le même printemps.

Je t’embrasse fort,"

Erri de Luca


lundi 23 mars 2020

Jean-Jacques Goldman rechante pour ceux qui «sauvent nos vies»


*espère en ton courage




SOPHIE NAULEAU 
Espère en ton courage

Actes Sud







J’écris pour me parcourir. Peindre, 
 composer, écrire : me parcourir.
 Là est l’aventure d’être en vie.
 Henri Michaux
 Passages. 






Corri, corri, Forrest!






(...) Je suis à Perugia, sotto le stelle,adolescente qui n’éprouve son salut qu’au cinéma, lorsque le noir s’allume, prête à en découdre pour la défense de ce petit garçon aux jambes en coup de vent, pas du tout simple d’esprit, qui a pour drôle de nom Forrest Gump. Et dans cette injonction à se sauver, Cours, cours, Forrest, afin d’échapper aux enfants qui lui jettent des pierres, j’entends le courage, le plus grand qui soit, à fuir la bêtise commune et toute la méchanceté du monde. Et non la couardise que l’on nous enjoint de bannir.Avais-je déjà Mme de Coligny, dont l’hémiplégie partielle nous imposait le respect, pour professeur de philosophie ? Je me rappelle son corps immense et sa bouche qui garde encore à mes yeux le mystère de ce texte grec au titre incompréhensible d’avoir été tant concassé : Éthique à Nicomaque. J’avais plus de tendresse au lycée pour Claude Roy que pour Aristote, et n’ai guère pris le temps d’étudier sincèrement la pensée de ce péripatéticien. En dépit de la sagesse censée faire son nid chez des millions de Sophie. Je n’apprends que maintenant que Nicomaque était tout simplement le nom de son père, médecin d’un roi de Macédoine, (...)

Sophie Nauleau



















samedi 21 mars 2020

vendredi 20 mars 2020

Agnes Obel - Broken Sleep (Official Video)

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"une nuit vacillante et blême
Ce sont nos regards perdus dans le lointain
Qui nous amènent simplement par la main
Filtrer la pesanteur d'un nouveau jour
Le long courbaturé de ces rues qui vont sur le fil tranchant
Des pieds en sang
Je reviendrai sans le doute qui pèse
Observer comme on crie ce large rayon de place
Le sable montant dans tes pupilles défaites
Je reviendrai à toi au corps sensible et débridé
A toi la gorge ouverte ailleurs
A d'autres murmures de réconfort
A toi le balcon de mes yeux pour la chute de ces gens
De ce peuple en marche et de passage
Qui a perdu la facilité sans parole"

(...)

Alicia Gallienne

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jeudi 19 mars 2020

Agnes Obel - Camera's Rolling (Official Video)


*Le point





 Idée, Monde, Stylo, Gomme À Effacer

Le point  .
Si petit soit  ce point exquis
A mis la nappe blanche

La moisson d'herbes folles
Pour un si doux point final

Ma main est arrondie
Comme un ventre creux

Ma main est épinglée
Si petit soit ce point exquis

Ce point final

J'ai écrit suffisamment
Lentement
Le flux de mes mains

Pour abréger le silence 
Qui va de la mort au soleil

Tout ce que mon front
Porte en vagabondage
Va de ma main 
A la tienne

Le point
Comme une tache
Du plein ciel

A  creuser dans la  boue

Elle est nappe blanche
Ma faim

Si proche de la fin réelle



J'ai fin.



Alicia Gallienne



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mardi 17 mars 2020

*Le fil tissé de ses mots







"La poésie est ce qu'il y a de plus réel, c'est ce qui n'est vrai que dans un autre monde"
Charles Baudelaire
Oeuvres posthumes



L'autre moitié du songe m'appartient

Alicia Gallienne
Gallimard


***
poèmes

***

Préface et choix de Sophie Nauleau
Postface de Guillaume Gallienne

*****

Préface

"Demain, la nuit sera longue"

"Des kilomètres de secondes
A rechercher la mort exacte"

Paul Eluard

***

"Toujours l'on cite Orphée, sa descente aux enfers, sa funeste impatience, son chant d'intense solitude. Rarement l'on s'enquiert des tourments d'Eurydice. On dit le deuil d' l'un, son éternel chagrin, la perte pour les siècles des siècles, mais guère le désespoir de celle qui, par sa faute, se meurt une seconde fois. Plus que la lyre ou le regard d'Orphée, j'ai souvent rêvé percevoir l'ombre ou la voix de celle qu'il a tant pleurée.

Il n'y avait rien de mythologique cependant lorsque les écrits d'Alicia Gallienne se sont retrouvés entre mes mains. Mais une émotion à vif tout aussi stupéfiante. Il est des fois où je voudrais boire la douleur dans tes yeux, confie-t-elle dans le Livre noir, à l'été de ses dix-huit ans. Son nom plein d'ailes et de A m'aurait-il alertée sans ce cousinage célèbre ? Sans doute pas, et c'est précisément en cela que l'aimantation est  belle.

Même si j'ignorais tout de l'éclat, du courage et de l'aura terrible de cette adolescente signant Sicia au bas de ses poèmes. Sans un tel intercesseur, qui d'ailleurs se voua au théâtre par sursaut et fascination pour elle, peut-être n'aurais-je pas pris le temps ni la mesure de ce destin foudroyé qui gardait la poésie au coeur.

Qu'une jeune fille en fleur adore L'écume des jours - et les oeuvres complètes  de Boris Vian qui ne voulait pas mourir Sans qu'on ait inventé / Les roses éternelles / La journée de deux heures / La mer à la montagne / La montagne à la mer / La fin de la douleur / -, cela n'a rien d'inédit. Mais que cette jeune fille-là, lumineuse et fragile, se consacre de toutes ses forces à l'écriture, de nuits blanches en échéances médicales - si seulement j'avais le temps de vivre -, cela n'a rien de commun.

Car l'amour, la poésie et la mort s'entrelacent en elle, tel le nénuphar blanc dans les poumons de Chloé, jusqu'à asphyxier une à une les cellules de son sang.

Notre Eurydice porte le prénom de l'héroïne du Pays des merveilles de Lewis Carroll, mais à l'Andalouse  : Alicia Maria Claudia. Sa courte vie est pleine d'échos, d'étoiles et de signes : née le mardi 20 janvier 1970, morte à 20 ans au petit matin d'un 24 décembre, dans un hôpital du 20e arrondissement parisien - "en son vivant, étudiante", comme le stipule l'atroce acte de décès notarié. Et ce choix de poème de paraître enfin en l'an 2020.

Trente ans qu'Alicia est passée de l'autre côté du miroir.
Et que ses proches se défient du Noël.

Trente ans que son corps repose au cimetière du Montparnasse, coiffé d'une mantille sévillane de dentelle blanche, escorté dans l'au-delà par un mignon hippopotame en peluche dit Gros Doux. Et par un grand-oncle d'Espagne, disparu l'année de sa naissance, comte de Castilleja de Guzman, dont la dépouille fut rapatriée afin qu'Alicia ne demeurât pas seule sous terre.

Trente ans qu'elle a donc rejoint, par une nuit bleue et froide de décembre, le fantôme de Charles Baudelaire, dont le frisson nouveau n'a cessé d'inspirer son encre Waterman :

Cela ira
Je n'ai pas peur du noir
Et puis il n'y a pas de vautours
Dans les étoiles


Dès l'enfance, Alicia couvre ses cahiers de poèmes : siens ou recopiés. Ses herbiers alternent feuilles séchées et citations enluminées. L'hiver de ses quinze ans, elle compile et surligne aux crayons de couleur ses poètes préférés : Jacques Prévert y côtoie Arthur Rimbaud ou Jean Cocteau, mais aussi Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz : Quand on blesse un poète on perd l'éternité. Dans ses grands formats au carton marbré Annonay, la jeune Alicia s'applique à reproduire l'élégante signature en X de Paul Eluard, tout en scotchant un authentique trèfle à quatre feuilles. Sur la couverture de l'un de ses dossiers, pour tout viatique, en lettres capitales et feutre noir rehaussé de rose" :

 J'ECRIS JE VIS.

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"(...) Ailleurs il y avait un marque-page confectionné par ses soins, à en-tête rouge de la maison Gallimard, sur lequel elle avait écrit au feutre noir son nom dans un prompt mouvement ascendant, soutenu par son étoile.

Alors je me suis dit que décidément oui, au Printemps 2020, il était plus que temps qu'Alicia Gallienne soit exaucée".
 

Sophie Nauleau, 29 juillet 2019


(....)




Le sillage du soir venu

Et si un jour je me dois de partir
De refermer les portes derrière toi
Pour ne plus m'apercevoir que je t'aime
Et si un jour il fallait que je m'en retourne
Que je doive quitter tes doigts qui me parlent
Pour ne plus me déguiser de ton visage
Si un lendemain ou une veille tu me perds
A tant de murmures que répondre ?
A tant de lueurs dans tes yeux
Ma bouche pendue à ton cou perdue à ton corps
A tant de lueurs ardeurs
Oublions les réponses et pardonne-moi
Pardonne-moi mon amour
 De m'appartenir de toi dans toi
Avant de refermer le verrou et de m'enfuir
J'embrasserai ton regard tes cils longs et recourbés
Je me donnerai au sommeil dans tes bras
Dans tes bras pour un dernier refuge
Une ultime promesse que tu ne tiendras pas
J'emporterai le secret le vertige de ce que tu me disais
Lentement et tout bas
Sans doute de nous deux c'est moi qui aime le plus fort
Mais il faut partir avant
Avant qu'il ne soit trop tard dans le coeur de tes bras
Avant que tu ne m'oublies dans l'horizon du soir
Avant que tu n'aies l'illusion de me posséder entièrement
Car vois-tu je suis tout comme le vent
Tout comme le vent qui caressera ton visage
Pour toujours
Et qui portera en lui la saveur de ta peau
Où j'ai vu mon empreinte mon image
Une nuit ou peut-être tout la vie.

Alicia Gallienne


*****


dimanche 15 mars 2020

BIRKIN / GAINSBOURG - Le Symphonique : La Javanaise (Audio officiel)


Alicia Gallienne, l'étoile filante de la poésie - Extrait


*Le sillage du soir




Portrait d'Alicia Gallienne, auteure de "L'Autre moitié du songe m'appartient" (Gallimard)
Portrait d'Alicia Gallienne, auteure de "L'Autre moitié du songe m'appartient" (Gallimard) © Alvaro Canovas






Après dix ans d'une passionnante aventure au service des plus grands auteurs, Guillaume Gallienne tourne la page de "Ça peut pas faire de mal". Pour sa dernière émission, il rend hommage à a cousine, Alicia, décédée en 1990 à l'âge de 20 ans...
"Et si un jour je me dois de partir          
De refermer les portes derrière toi          
Pour ne plus m'apercevoir que je t'aime (...)          
Si un lendemain ou une veille tu me perds          
A tant de murmures que répondre ?"
Ce poème s’intitule Le sillage du soir venu. Il a été écrit par une jolie jeune fille, pleine de promesses, née le 20 janvier 1970.

Cette auteure précoce est ma cousine, Alicia Gallienne. Enfants, nous, les cousins, étions tous amoureux d’elle, de son sourire frondeur, de ses cheveux longs, de ses yeux bleus sublimes. Atteinte d’une maladie rare, elle lutte au plus profond d’elle-même, pour la vie qu’elle aime tant.

Affrontant son destin avec lucidité et courage, Alicia s’éteint au matin du 24 décembre 1990, la veille de Noël, à l’âge de 20 ans. Et c’est le jour de sa mort que j’ai décidé de devenir comédien, afin de transmettre les mots des grands auteurs, dont elle m'a donné le goût.

   Ce soir, 30 ans après sa disparition, je suis heureux de lire ses poèmes, qui sont publiés, depuis le 6 février, aux éditions Gallimard, sous le titre « L’Autre moitié du songe m’appartient », dans une sélection et une édition de Sophie Nauleau. 

   Ce soir, pour la dernière émission de « ça peut pas faire de mal », j’aimerais vous faire découvrir ces textes intimes, que je porte en moi depuis si longtemps, comme des fragments de ma propre adolescence...

Références musicales :
Jane Birkin, La javanaise (symphonie)
Mozart, Requiem en ré min K 626 pour soli choeur et orchestre : Tuba mirum , par Colin Davis
Une soirée exceptionnelle en ouverture du prochain "Printemps des Poètes" : 

"Le courage, c'est renouveler le doute", écrit Alicia.

Pour sa prochaine édition, du 7 au 23 mars, dédiée justement au thème du Courage, avec Sandrine Bonnaire comme Ambassadrice, le Printemps des Poètes organise une soirée exceptionnelle : j’aurai l’honneur de lire une sélection des poèmes d’Alicia, en compagnie de la magnifique comédienne Marina Hands, du grand violoniste Renaud Capuçon, et du pianiste Guillaume Bellom.

 le dimanche 8 mars, à 20h30, au Théâtre de l’Athénée-Louis Jouvet.
 
 
https://youtu.be/M0T0PpyzcEA

dimanche 8 mars 2020

samedi 7 mars 2020

Laure Z - Let Him Live (Lyric Video)

"Les blessures de l'existence, les manques et les pertes nous mettent en demeure de créer d'autres mondes plus habitables où nos âmes assombries seront ensoleillées par nos oeuvres.

Quand la créativité est fille de la souffrance, l'écriture rassemble en une seule activité les principaux mécanismes de défense : l'intellectualisation, la rêverie, la rationalisation et la sublimation.

Crier son désespoir n'est pas une écriture, il faut chercher les mots qui donnent forme à la détresse pour mieux la voir, hors de soi.

Il faut mettre en scène l'expression de son malheur pour en remanier la représentation. Lorsque le spectateur applaudit ou quand le lecteur comprend, il confirme que le malheur a été métamorphosé en oeuvre d'art. Le blessé ne réintègre l'univers des gens heureux qu'en créant chez eux un moment commun d'émotion, de joie ou d'intérêt.

Ecrire dans la solitude, pour ne plus se sentir seul, est un travail imaginaire qui trahit le réel puisqu'il le rend partageable, mais apaise l'auteur en tissant un lien de familiarité avec celui (celle) qui le lira.

Pourtant l'écriture n'est pas une thérapeutique.

L'auteur a souffert de son malheur, il ne redeviendra jamais sain, comme avant. Le travail de l'écriture l'aide plutôt à métamorphoser sa souffrance. Avant, j'étais dans la brume comme une âme errante, là ou ailleurs, sans savoir où aller, sans comprendre. Depuis que j'ai écrit, je me suis mis au clair, je ne suis plus seul, j'ai repris une direction, mais je ne suis pas guéri, je ne redeviendrai jamais comme avant puisque la blessure est dans mon corps, dans mon âme et dans mon histoire.

Mon malheur charpente ma personnalité. Tout ce que je perçois, les objets, les lieux, les maisons et les raisons, sont référés au malheur passé, mais je n'en souffre plus. Puisque j'ai trouvé un sens, mon monde intime a pris une autre direction. Depuis que j'ai écrit mon malheur, je le vois autrement : "aux effets de symbolisation et de trace qui sont plus forts dans l'acte d'écrire que dans celui de parler, il faut ajouter les bénéfices secondaires de prise de recul, d'apaisement et de reconnaissance".

Quand le malheur entre par effraction dans le psychisme, il n'en sort plus. Mais le travail de l'écriture métamorphose la blessure grâce à l'artisanat des mots, des règles de grammaire et de l'intention de faire une phrase à partager. L'objet écrit est observable, extérieur à soi-même, plus facile à comprendre. On maîtrise l'émotion quand elle ne s'empare plus de la conscience. En étant soumis au regard des autres, l'objet écrit prend l'effet d'un médiateur.

Je ne suis plus seul au monde, les autres savent, je leur ai fait savoir. En écrivant j'ai raccommodé mon moi déchiré ; dans la nuit, j'ai écrit des soleils".

Boris Cyrulnik
La nuit, j'écrirai des soleils.


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lundi 2 mars 2020

*Ce soir



Photo Faby



Ce soir l'Eden est arc-en-ciel 
Au bas de l'horizon
Entre les arbres
Entre  leurs yeux encoeur vêtus leurs merveilles.

Je suis.
Je suis la page vacillante
Qui cueille mes rêves devêtus
A l'ombre des feuilles

Et m'abreuve de lumière.....
Douce-aimant colorée.


Le rose est  enrosé violine
Et réanime à nouveau
Mon coeur inspiré.....

Le peintre et ses diamants
 A voulu boire à la source à l'Olympe
Sur les rives sauvages 
Ses secrets  envolés.
Ce soir.

Tout est beau et clair.
Gorgé ton regard vagabonde
Dansant cent louanges
Dans la beauté 
De la terre son joyau.


Den ❤️

dimanche 1 mars 2020

*T'aimer à l'Hôtel de Caumont




*T'Aimer













les grands maîtres du Japon





Tu occupes  si bien la place dans ton jardin d'amour aux us et  aux coutumes  sur l'estampe précieuse , où tu te répands..... 

mes yeux lisent tes mots bridés, qu'ils soient chantés, enchantés, roulés ou déroulés ;

mes oreilles écoutent la chanson enflammée ...
je me sens si bien dans ton espace rempli d'orée, gentiment jardiné, à l'or fin ciselé..

quelles belles heures à chaque instant d'un monde flottant à te chercher caché rare et raffiné !


Douce-aimant

réalisé sur du papier de luxe d'un art acheminé.


bisous reposés.

Den





Utagawa Toyohiro (1774-1830), Nouveau Fuji au printemps, 1810-1829, shikishiban surimono, Nishiki-e, pigment métallique, 21,4 × 18,8 cm Collection Georges Leskowicz, Photo : © Fundacja Jerzego Leskowicza







samedi 29 février 2020

*Souvenirs





Grand Mamy Camille

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lundi 24 février 2020