"Monsieur le Président, il est temps de déclarer l’état d’urgence culturelle" - Isabelle Adjani
Isabelle Adjani est comédienne. Dans cette lettre, elle
demande au Président de la République de s'engager en faveur d'une
politique culturelle ambitieuse, où la liberté de créer ne sera pas
remise en question par le principe de distanciation sociale.
« Vous occuperez tout le terrain au profit de la seule vérité
poétique constamment aux prises, elle, avec l’imposture et indéfiniment
révolutionnaire, à vous. ”
Monsieur le Président,
Aujourd’hui, je vous écris ces quelques mots de René Char qui
semblent s’adresser à nous les artistes, les auteurs... et à tous
ceux, toutes catégories confondues qui œuvrent à la culture, à l’art, à
la création dans ses inépuisables formes d’expression et de
représentation.
Infinie source d’oxygène.
Ce qui s’appelle vital.
Ces mots pourraient-ils vous inspirer ? Car nous, qui faisons
respirer cet oxygène-là, c’est à dire la culture, allons bientôt expirer
si vous ne tombez pas le masque pour nous donner les moyens de vivre et
pour beaucoup, de survivre, avant que l’ouvrage ne reprenne.
Nous savons, vous savez, que nous, vulnérables mais indestructibles
artisans de la culture, sommes un gage majeur de démocratie dans un
pays, que notre existence sécrète un antidote puissant à tout ce qui
peut être liberticide, et que le courage de vous dire que la reprise
autour du cinéma, du théâtre, de la danse, de la musique, des musées,
doit être pour demain, et pas pour après-demain, nous l’avons.
La création, nous la voulons vivante pour que les gens restent
vivants : elle ne peut rester otage de solutions à court terme, comme
sur les réseaux sociaux, quelles que soient les ressources dévouées de
ceux d’entre nous qui tentent de lutter contre son asphyxie.
Ayons l’audace d’imaginer – car faire preuve d’imagination, ça, nous
savons le faire – que nous avons notre propre Ministère, un Ministère
qui se nomme Ministère de la Culture et qu’on y débat de l’exception
culturelle française.
Alors, voilà notre supplique :
Monsieur le Président,
Mobilisez-vous sans exception aucune, en faveur de toutes les
personnes qui œuvrent pour l’art et ce que contient et représente la
culture pendant tout le temps qu’il faudra.
Oui, il va falloir prolonger les droits des intermittents du
spectacle ; oui, il va falloir ouvrir de nouveaux droits pour les
contrats courts ne bénéficiant pas du régime de l’intermittence ; oui,
il va falloir empêcher la fermeture définitive des espaces culturels
(quelle que soit leur taille et leur vocation) ; oui, il va falloir
exonérer de charges celles et ceux qui dépendent des URSSAF des artistes
et des auteurs…
Oui, Monsieur le Président, nous vous attendons à la hauteur de la
fierté avec laquelle vous brandissez, comme tous les autres présidents
de la Ve République avant vous, la culture française comme le plus bel
étendard de notre pays.
Alors Monsieur le Président, il est temps de déclarer l’état
d’urgence culturelle, une urgence sans condition, une urgence sans
restriction, une urgence où la liberté de créer ne sera pas remise en
question parce que la culture est incompatible avec la distanciation
sociale, parce que l’art est un état où la liberté est une nécessité,
l’art est un état où la liberté fait loi.
L’état d’urgence culturelle : c’est défendre un patrimoine vivant qui appartient à tout le monde en France.
Aidez nous à sauver ce bien démocratique commun et inestimable qu’est notre culture.
« Je ne crois pas aux déclarations du genre « rien ne sera plus jamais comme avant » - Michel Houellebecq
Michel Houellebecq est écrivain. C'est la première fois
qu'il s'exprime depuis le début de la pandémie. Dans cette lettre, il
récuse l’idée de l’avènement d’un monde nouveau après la crise du
coronavirus. Son texte et la lecture proposée par Augustin Trapenard,
sont reproduits dans leur version intégrale.
Il faut bien l’avouer : la plupart des mails échangés ces dernières
semaines avaient pour premier objectif de vérifier que l’interlocuteur
n’était pas mort, ni en passe de l’être. Mais, cette vérification faite,
on essayait quand même de dire des choses intéressantes, ce qui n’était
pas facile, parce que cette épidémie réussissait la prouesse d’être à
la fois angoissante et ennuyeuse. Un virus banal, apparenté de manière
peu prestigieuse à d’obscurs virus grippaux, aux conditions de survie
mal connues, aux caractéristiques floues, tantôt bénin tantôt mortel,
même pas sexuellement transmissible : en somme, un virus sans qualités.
Cette épidémie avait beau faire quelques milliers de morts tous les
jours dans le monde, elle n’en produisait pas moins la curieuse
impression d’être un non-événement. D’ailleurs, mes estimables confrères
(certains, quand même, sont estimables) n’en parlaient pas tellement,
ils préféraient aborder la question du confinement ; et j’aimerais ici
ajouter ma contribution à certaines de leurs observations.
Frédéric Beigbeder (de Guéthary, Pyrénées-Atlantiques). Un écrivain
de toute façon ça ne voit pas grand monde, ça vit en ermite avec ses
livres, le confinement ne change pas grand-chose. Tout à fait d’accord,
Frédéric, question vie sociale ça ne change à peu près rien. Seulement,
il y a un point que tu oublies de considérer (sans doute parce que,
vivant à la campagne, tu es moins victime de l’interdit) : un écrivain,
ça a besoin de marcher.
Ce confinement me paraît l’occasion idéale de trancher une vieille
querelle Flaubert-Nietzsche. Quelque part (j’ai oublié où), Flaubert
affirme qu’on ne pense et n’écrit bien qu’assis. Protestations et
moqueries de Nietzsche (j’ai également oublié où), qui va jusqu’à le
traiter de nihiliste (ça se passe donc à l’époque où il avait déjà
commencé à employer le mot à tort et à travers) : lui-même a conçu tous
ses ouvrages en marchant, tout ce qui n’est pas conçu dans la marche est
nul, d’ailleurs il a toujours été un danseur dionysiaque, etc. Peu
suspect de sympathie exagérée pour Nietzsche, je dois cependant
reconnaître qu’en l’occurrence, c’est plutôt lui qui a raison. Essayer
d’écrire si l’on n’a pas la possibilité, dans la journée, de se livrer à
plusieurs heures de marche à un rythme soutenu, est fortement à
déconseiller : la tension nerveuse accumulée ne parvient pas à se
dissoudre, les pensées et les images continuent de tourner
douloureusement dans la pauvre tête de l’auteur, qui devient rapidement
irritable, voire fou.
La seule chose qui compte vraiment est le rythme mécanique, machinal
de la marche, qui n’a pas pour première raison d’être de faire
apparaître des idées neuves (encore que cela puisse, dans un second
temps, se produire), mais de calmer les conflits induits par le choc des
idées nées à la table de travail (et c’est là que Flaubert n’a pas
absolument tort) ; quand il nous parle de ses conceptions élaborées sur
les pentes rocheuses de l’arrière-pays niçois, dans les prairies de
l’Engadine etc., Nietzsche divague un peu : sauf lorsqu’on écrit un
guide touristique, les paysages traversés ont moins d’importance que le
paysage intérieur.
Catherine Millet (normalement plutôt parisienne, mais se trouvant par
chance à Estagel, Pyrénées-Orientales, au moment où l’ordre
d’immobilisation est tombé). La situation présente lui fait
fâcheusement penser à la partie « anticipation » d’un de mes livres, La possibilité d’une île.
Alors là je me suis dit que c’était bien, quand même, d’avoir des
lecteurs. Parce que je n’avais pas pensé à faire le rapprochement, alors
que c’est tout à fait limpide. D’ailleurs, si j’y repense, c’est
exactement ce que j’avais en tête à l’époque, concernant l’extinction
de l’humanité. Rien d’un film à grand spectacle. Quelque chose d’assez
morne. Des individus vivant isolés dans leurs cellules, sans contact
physique avec leurs semblables, juste quelques échanges par
ordinateur, allant décroissant.
Emmanuel Carrère (Paris-Royan ; il semble avoir trouvé un motif
valable pour se déplacer). Des livres intéressants naîtront-ils,
inspirés par cette période ? Il se le demande.
Je me le demande aussi. Je me suis vraiment posé la question, mais au
fond je ne crois pas. Sur la peste on a eu beaucoup de choses, au fil
des siècles, la peste a beaucoup intéressé les écrivains. Là, j’ai des
doutes. Déjà, je ne crois pas une demi-seconde aux déclarations du genre
« rien ne sera plus jamais comme avant ». Au contraire, tout restera
exactement pareil. Le déroulement de cette épidémie est même
remarquablement normal. L’Occident n’est pas pour l’éternité, de droit
divin, la zone la plus riche et la plus développée du monde ; c’est
fini, tout ça, depuis quelque temps déjà, ça n’a rien d’un scoop. Si on
examine, même, dans le détail, la France s’en sort un peu mieux que
l’Espagne et que l’Italie, mais moins bien que l’Allemagne ; là non
plus, ça n’a rien d’une grosse surprise.
Le coronavirus, au contraire, devrait avoir pour principal résultat
d’accélérer certaines mutations en cours. Depuis pas mal d’années,
l’ensemble des évolutions technologiques, qu’elles soient mineures (la
vidéo à la demande, le paiement sans contact) ou majeures (le
télétravail, les achats par Internet, les réseaux sociaux) ont eu pour
principale conséquence (pour principal objectif ?) de diminuer les
contacts matériels, et surtout humains. L’épidémie de coronavirus offre
une magnifique raison d’être à cette tendance lourde : une certaine
obsolescence qui semble frapper les relations humaines. Ce qui me fait
penser à une comparaison lumineuse que j’ai relevée dans un texte
anti-PMA rédigé par un groupe d’activistes appelés « Les chimpanzés du
futur » (j’ai découvert ces gens sur Internet ; je n’ai jamais dit
qu’Internet n’avait que des inconvénients). Donc, je les cite : « D’ici
peu, faire des enfants soi-même, gratuitement et au hasard, semblera
aussi incongru que de faire de l’auto-stop sans plateforme web. » Le covoiturage, la colocation, on a les utopies qu’on mérite, enfin passons.
Il serait tout aussi faux d’affirmer que nous avons redécouvert le tragique, la mort, la finitude, etc.
La tendance depuis plus d’un demi-siècle maintenant, bien décrite par
Philippe Ariès, aura été de dissimuler la mort, autant que possible ; eh
bien, jamais la mort n’aura été aussi discrète qu’en ces dernières
semaines. Les gens meurent seuls dans leurs chambres d’hôpital ou
d’EHPAD, on les enterre aussitôt (ou on les incinère ? l’incinération
est davantage dans l’esprit du temps), sans convier personne, en
secret. Morts sans qu’on en ait le moindre témoignage, les victimes se
résument à une unité dans la statistique des morts quotidiennes, et
l’angoisse qui se répand dans la population à mesure que le total
augmente a quelque chose d’étrangement abstrait.
Un autre chiffre aura pris beaucoup d’importance en ces semaines,
celui de l’âge des malades. Jusqu’à quand convient-il de les réanimer et
de les soigner ? 70, 75, 80 ans ? Cela dépend, apparemment, de la
région du monde où l’on vit ; mais jamais en tout cas on n’avait exprimé
avec une aussi tranquille impudeur le fait que la vie de tous n’a pas
la même valeur ; qu’à partir d’un certain âge (70, 75, 80 ans ?), c’est
un peu comme si l’on était déjà mort.
Toutes ces tendances, je l’ai dit, existaient déjà avant le
coronavirus ; elles n’ont fait que se manifester avec une évidence
nouvelle. Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un
nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire.
"Notre ultime bouclier a pour nom solidarité" - Alain Mabanckou
Alain Mabanckou est écrivain. Né au Congo-Brazzaville, il
vit à Los Angeles, aux États-Unis, où il enseigne la littérature
francophone. Dans cette lettre adressée à la France, il invoque les
vertus de la solidarité
Je suis loin de toi, pourtant plus que jamais proche de ton cœur en
ces temps où le monde doute de lui-même, agressé par un ennemi
imperceptible. Les conséquences désastreuses de ces attaques ont
considérablement changé notre manière de nous témoigner notre amour. Si
je ne peux à présent t’embrasser, te prendre la main ou te chuchoter les
mots les plus tendres, mes pensées, elles, n’ont jamais été aussi
fortes que pendant cette période de confinement.
La Californie où je réside a, elle aussi, limité les mouvements des
individus, les réduisant à demeurer en permanence dans leur domicile. Je
lis avec attention tes nouvelles qui traversent l’Atlantique, je me
réjouis des énergies que tu déploies, et c’est toujours ainsi que tu as
souvent surmonté les épreuves les plus tragiques de ton histoire.
Dans mes prières quotidiennes, je pense aux personnes les plus
fragiles, aux démunis, à celles qui risquent leur vie pour nous, à
celles qui proposent leur humilité et leur générosité en réponse à la
propagation de cette pandémie qui ne nous laisse pas pour l’heure
entrevoir le bout du tunnel d’où proviendrait la lueur salvatrice du
soulagement.
Dans cette atmosphère, nos querelles habituelles ne deviennent plus
que des échos insipides, et tout ce que nous avons jusqu’alors pris pour
acquis affiche désormais un coût hors de notre portée, quelle que soit
notre classe sociale.
J’ai appris depuis mon pays d’origine, le Congo-Brazzaville, que le
malheur a la mémoire courte et la vue réduite. Il se moque des
mappemondes, des noms de contrées et entre chez vous sans frapper à la
porte. Notre ultime bouclier a pour nom solidarité. Mais nous
avons perdu son sens pour le règne impitoyable du chacun pour soi. Nos
illustres écrivains nous ont pourtant dissuadé d’emprunter cette sente
de l’égocentrisme.
Pour Victor Hugo, « le propre de la solidarité, c’est de ne point admettre d’exclusion ».
Dans Terre des Hommes Saint-Exupéry a noté des propos qui prennent actuellement une résonnance particulière :
« En travaillant pour les seuls biens matériels nous bâtissons
nous-mêmes notre prison. Nous nous enfermons solitaires, avec notre
monnaie de cendre qui ne procure rien qui vaille de vivre. »
Des mots qui devraient pousser à la réflexion celles et ceux qui
estiment que leur survie individuelle est au-dessus de l’urgence de la
pérennité du genre humain…
Mais, chère France, la solidarité que nous réclamons
aujourd’hui devrait également prévaloir demain lorsque le soleil
reprendra majestueusement son cycle, satisfait d’avoir enfin consumé
l’armée de ces bêtes terribles qui, dans leur capacité d’ouvrir les
batailles sur tous les fronts, s’imaginaient défaire notre planète en
s’appuyant sur notre impréparation.
Nous sommes une chaîne dont chacun des maillons, même les plus
minuscules, contribue à la concordance et à l’équilibre de notre
existence…
"Nous pensons à vous parce qu’en plus des murs clos, un Minotaure vous terrorise" - Sorj Chalandon
Sorj Chalandon est écrivain et journaliste. Il est né à
Tunis. Son oeuvre est une examen minutieux de catastrophes collectives
et intimes. Dans cette lettre dédiée aux femmes battues, il exhorte les
victimes de violences conjugales à se mettre à l'abris.
J’écris de la maison parce que c’est moins loin de chez moi, le 3 avril 2020
Depuis quelques jours, « Les passantes » tournent lentement dans ma
tête. La chanson triste et belle de Henri Pol et Georges Brassens. « À
celles qui sont déjà prises / Et qui, vivant des heures grises / Près
d’un être trop différent / Vous ont, inutile folie / Laissé voir la
mélancolie/ D’un avenir désespérant. »
Aujourd’hui, les passantes ne passent plus. Certaines sont confinées
auprès de cet être trop différent, prisonnières de cet avenir
désespérant. Et c’est à elles que je m’adresse.
À vous, qui n’aviez que l’air libre pour respirer, la rue, le
travail, les copines, tous ces instants sans lui. À vous, qui rentrez le
soir la peur au ventre, en l’entendant marcher derrière la porte. À
vous, que ses silences terrorisent autant que ses cris. À vous, qui
cachez aux autres vos yeux meurtris derrière des sourires tristes. À
vous, qui prétendez une fois encore vous être cognées contre un meuble. À
vous, qui redoutez que sa main se transforme en poing. À vous, qui
protégez vos enfants de sa rage. À vous qui pleurez tout bas. À vous,
qui êtes prisonnières du virus, de vos murs, d’un homme cogneur. À vous,
qui êtes captives d’un salaud.
Je ne connais pas votre prénom, mais à le prononcer, voilà les
prénoms du monde. Tous les visages. Toutes les couleurs de peau. Peu
importe votre vie. Beaux quartiers, quartiers vilains, vos larmes ont le
même goût de sel. Et où que ce soit. Dans cette pièce misérable ou ce
salon somptueux, vous êtes sœurs de douleurs.
Nous rendons hommage, et c’est justice, aux soignants qui combattent à
mains nues. Aux inconnus, aux invisibles, à ceux qui font que la
machine cahote sans s’arrêter.
Mais vous, qui vous console ? Lorsque vous souffrez, lorsque vous
mourrez, je n’entends monter que des voix de femmes. Ils sont où, les
hommes ? Pas les mecs, les hommes ? Ceux qui devraient combattre à vos
côtés ?
Depuis des jours, le salaud a fixé un bracelet électronique à votre
cheville. La promenade se fera autour du pâté de maison. Quelques
courses et retour à la case prison. Les enfants, le ménage et le salaud
qui ne sait plus quoi faire de lui. Qui occupe le coin télé. Le salaud
qui boit la bière de trop.
Nous sommes loin de vous, passantes. Nous, applaudissant aux
fenêtres, vous dissimulées derrière vos volets. Mais sachez que nous
pensons à vous.
Nous pensons à vous parce qu’en plus des murs clos, un Minotaure vous
terrorise. Et que cette idée doit nous être insupportable, à tous. Pas
seulement en ces temps prisonniers mais après, bien après, lorsque nous
nous embrasserons dans la rue et que vous resterez en cellule.
Sur nos autorisations de circuler, une case indique: « déplacements
pour motif familial impérieux, pour l’assistance à personnes
vulnérable ». En cas de danger, vous êtes cette personne vulnérable. Et
vous mettre à l’abri est un devoir impérieux.
C’est à vous, a dit le poète, que je voulais dédier ces mots…
"Comme des idiots, nous avons perdu notre lien avec la nature..." - David Hockney
David Hockney est peintre. Il est né au Royaume-Uni. Dans
cette lettre adressée à Ruth Mackenzie, directrice artistique du
Châtelet, il esquisse les piliers d'une philosophie fondée sur la
nature, l'amour et le réconfort. La diffusion de ce texte est
accompagnée d'une oeuvre inédite de David Hockney.
Nous sommes actuellement en Normandie, où nous avons séjourné pour la
première fois l’année dernière. J’ai toujours eu en tête de m’organiser
pour vivre ici l’arrivée du Printemps. Je suis confiné avec Jean-Pierre
et Jonathan, et jusqu’ici tout va bien pour nous. Je dessine sur mon
Ipad, un medium plus rapide que la peinture. J’y avais déjà eu recours
voilà 10 ans, dans l’East Yorkshire, quand cette tablette était sortie.
Avant cela, j’utilisais sur mon Iphone une application, Brushes,
que je trouvais d’excellente qualité. Mais les prétendues améliorations
apportées en 2015 la rendirent trop sophistiquée, et donc tout
simplement inutilisable ! Depuis, un mathématicien de Leeds, en
Angleterre, en a développé une sur mesure pour moi, plus pratique et
grâce à laquelle j’arrive à peindre assez rapidement. Pour un
dessinateur, la rapidité est clé, même si certains dessins peuvent me
prendre quatre à cinq heures de travail.
Dès notre découverte de la Normandie, nous en sommes tombés amoureux,
et l’envie m’est venue de peindre et de dessiner l’arrivée du printemps
ici. On y trouve des poiriers, des pommiers, des cerisiers et des
pruniers en fleur. Et aussi des aubépines et des prunelliers.
J’ai immédiatement commencé à dessiner dans un carnet japonais tout
ce qui entourait notre maison, puis la maison elle-même. Ces créations
furent exposées à New York, en septembre 2019. Mais étant fumeur, je
n'ai pas d’attirance pour New York et n’y ai jamais mis les pieds.
Nous sommes revenus en Normandie le 2 mars dernier et j’ai commencé à
dessiner ces arbres décharnés sur mon IPad. Depuis que le virus a
frappé, nous sommes confinés. Cela ne m’impacte que peu, mais JP et
Jonathan, dont la famille est à Harrogate, sont plus affectés.
Qu’on le veuille ou non, nous sommes là pour un bout de temps. J’ai
continué à dessiner ces arbres, desquels jaillissent désormais chaque
jour un peu plus de bourgeons et de fleurs. Voilà où nous en sommes
aujourd’hui.
Je ne cesse de partager ces dessins avec mes amis, qui en sont tous
ravis, et cela me fait plaisir.
Pendant ce temps, le virus, devenu fou
et incontrôlable, se propage. Beaucoup me disent que ces dessins leur
offrent un répit dans cette épreuve.
Pourquoi mes dessins sont-ils ressentis comme un répit dans ce
tourbillon de nouvelles effrayantes ?
Ils témoignent du cycle de la vie
qui recommence ici avec le début du printemps. Je vais m’attacher à
poursuivre ce travail maintenant que j’en ai mesuré l’importance. Ma vie
me va, j’ai quelque chose à faire : peindre.
Comme des idiots, nous avons perdu notre lien avec la nature alors
même que nous en faisons pleinement partie. Tout cela se terminera un
jour. Alors, quelles leçons saurons-nous en tirer ? J’ai 83 ans, je vais
mourir. On meurt parce qu’on naît. Les seules choses qui importent dans
la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et aussi
notre petit chien Ruby. J’y crois sincèrement, et pour moi, la source de
l’art se trouve dans l’amour. J’aime la vie.
À la mort
de sa grand-mère, une jeune femme hérite de l’intrigante commode qui a
nourri tous ses fantasmes de petite fille. Le temps d’une nuit, elle va
ouvrir ses dix tiroirs et dérouler le fil de la vie de Rita, son Abuela,
dévoilant les secrets qui ont scellé le destin de quatre générations de
femmes indomptables, entre Espagne et France, de la dictature
franquiste à nos jours. La commode aux tiroirs de couleurs
signe l’entrée en littérature d’Olivia Ruiz, conteuse hors pair, qui
entremêle tragédies familiales et tourments de l’Histoire pour nous
offrir une fresque romanesque flamboyante sur l’exil.
En librairie le 3 juin.
Olivia
Ruiz est auteure, compositrice et interprète. D’origine espagnole, elle
a grandi à Marseillette. Trois de ses grands-parents ont fui la guerre
civile mais n’en ont jamais parlé. De ce silence est né son premier
roman, La commode aux tiroirs de couleurs.
" Enfin, après tant
d'années d'impatience domptée, je vais savoir pourquoi elle s'emballait à
ce point pour cacher le secret que renfermaient ces dix tiroirs. Ma
grand-mère les nommait ses renferme-mémoire. "