J'ai découvert Belinda Cannone chez Brigitte des Plumes d'Anges, auteure que je ne connaissais pas.
Il y a tant à découvrir chez notre Âmie des mots, Plume .... que je me permets d'emprunter cette belle "présence au monde" si finement analysée par elle-même.
Eloge à la douceur, à la lenteur, à l'aptitude, à la simplicité.
Un trésor ici et maintenant, au présent présent. "le temps pur" c'est ainsi qu'elle le nomme, à portée de main.
Une poésie qui émerveille ; un essai passionnant.
Un ouvrage si précieux.
Une qualité d'écriture, une auteure pertinente
qui prend le temps d'ouvrir son regard sur les beautés qui l'entourent.
EBLOUISSANTE Belinda Cannone.
Merci Brigitte.
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"Octobre se montrant
clément, j’en profitais pour faire quelques promenades lentes dans les
parages de ma maison des champs, le long des plages désertes et dans les
chemins creux. J’étais comme toujours émerveillée par les objets et les
paysages simples qui m’entouraient, sentant que, dans les années à
venir, atteindre la concentration indispensable pour vivre plus
continûment dans un état de vigilance poétique serait ma grande affaire,
car seules cette concentration et cette vigilance permettent de
ressentir pleinement la puissance de l’existence, des lieux et de la
joie. Comme j’ai toujours uni les idées vécues et les idées pensées, je
décidai d’écrire un essai où j’explorerais ce travail intérieur qui
permet de se faire voyant, c’est-à-dire d’ouvrir assez les yeux sur le
monde pour en percevoir toute la beauté.
Tandis que S’émerveiller
commençait à prendre forme, les événements affreux de 2015 me
persuadèrent que ce livre était d’autant plus nécessaire que nous étions
soudain menacés d’enténèbrement. C’est alors que l’ARDI me
proposa une collaboration tout à fait libre qui valoriserait les photos
de leur vaste collection. Bienheureuse coïncidence : un des sentiments
qui poussent le photographe à appuyer sur le déclencheur de son appareil
n’est-il pas l’émerveillement ? Voici le livre tel que notre rencontre
l’a enrichi.
Le pur présent
L’autre fois (l’automne) je notais :
Ce matin, je contemple mon chêne, cette torche de temps pur qui se
dresse à deux ou trois cents mètres devant la fenêtre du bureau, dans ma
maison des champs, la vision est d’autant plus nette que l’herbe à son
pied est rase, ultime fenaison faite, et le soleil dissipe lentement la
couverture de nuages légers. À mon lever, la brume de chaleur (un si
doux septembre) le dissimulait tout à fait. Tandis que l’arbre émergeait
– le détail de sa ramure devenant de plus en plus net, la haie d’arbres
du fond perdant son indistinction ombreuse –, j’observais, de l’autre
côté du carreau, deux merles cherchant leur nourriture, et je me suis
sentie émerveillée, par la beauté du chêne, du champ, des oiseaux noirs,
par le silence ouaté et la solitude.
Ce chêne, encadré par la fenêtre (je l’appelle mon chêne,
bien qu’il ne m’appartienne pas), provoque souvent mon émerveillement.
S’il est assez parfait (sa ramure arrondie, son tronc bien droit, sa
taille vénérable), il a pourtant, dans les campagnes, des semblables par
milliers. Mais sa position isolée dans un vaste champ, outre qu’elle
lui confère une sorte de majesté, le désigne à mon attention qui lui
fait rendre sa dimension merveilleuse : la beauté secrète du chêne apparaît sous mon regard assidu.
Depuis
que j’ai acquis un téléphone qui me le permet, je photographie le chêne
chaque fois que se produit une variation (oiseau, renard, lumière,
nuages, ombre). Si elle en vaut la peine, j’envoie la photo à des
destinataires choisis selon mon cœur. Car l’émerveillement, rarement
silencieux, aime à se dire, comme s’il s’agissait de remplir l’écart
entre le spectacle et mon œil, ou parce que, animaux bavards, nous
réagissons toujours ainsi à la commotion de la joie – par un faire-part.
Le
sentiment que j’aimerais ici décrire n’est qu’un aspect du vaste espace
couvert par la notion d’émerveillement. Je pourrais le dire modeste,
non parce qu’il manquerait de puissance mais parce que les objets
susceptibles de l’éveiller le sont souvent. De
même que le chêne que je contemple n’est qu’un arbre, l’être que j’aime
n’est qu’un homme : rien de grandiose en eux mais dans mon regard, sous
mon attention, ils sont l’aimé et mon chêne. Pour quelqu’un d’autre, tel jeu de lumière sur un mur en face de sa fenêtre, les variations du couchant sur un bâtiment,
le chant des oiseaux juste avant la nuit – que sais-je ? –, pour
quelqu’un d’autre l’émerveillement pourra être provoqué par un
spectacle, des sons ou des êtres différents de ceux qui me touchent,
mais il sera voisin de celui que je veux saisir s’il est lié à un objet
simple, de ceux que nous croisons chaque jour sans toujours être
capables d’en percevoir la beauté.Car s’émerveiller
résulte d’un mouvement intime, d’une disposition intérieure par
lesquels le paysage à ma fenêtre ou l’homme devant moi deviennent des
événements. L’événement survient au présent pur, dans une épiphanie.
Alors je ne me projette plus dans un avenir rêvé, ni ne m’abandonne,
mélancolique, à la contemplation du chimérique passé : je suis
entièrement requise ici et maintenant. Savoir se rendre disponible à ces
événements qui émerveillent est une voie vers le bonheur, dans la
mesure où la vie heureuse est celle vécue au présent. Mais parce que
nous en sommes la plupart du temps incapables, submergés par les projets, les anticipations, les choses à faire,
nous devons plus d’une fois admettre, comme Pascal (quoique d’une autre
manière) : « Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre. »
Vivre (intensément) exige de se tenir dans le présent pur, et rien
n’est moins aisé. Je le puise dans la joie de la danse, de l’étreinte, du
rire et de la contemplation. Le reste du temps, je vis légèrement en
avant de moi-même, ce qui exclut l’émerveillement.
(Sur une porte cochère, cette phrase au pochoir, notée par un grand sage : J’ai oublié le futur.)
Souvent,
parce que je suis trop affectée par des tracas divers, par des
activités contraignantes ou par mon incessante projection vers l’au-delà
de l’instant, le spectacle qui aurait pu m’enchanter n’advient pas. Je
sais pourtant, de ce savoir intuitif, avant toute élaboration, je sais
l’émerveillement d’être de ce monde mais je ne l’éprouve pas.
S’émerveiller est un mouvement vers l’extérieur, une saisie du monde qui
se produit dans un mi-chemin entre les choses et mon regard sur elles.
Et si mon œil est mal disposé, je reste triste et enfermée en moi-même.
Dans Le Don du passeur, j’ai raconté comment, dans mon enfance, mon père n’avait cessé d’attirer
mon attention sur la beauté de l’univers. « Regarde ! Regarde ! »,
cette invitation qui monte aux lèvres devant le spectacle émerveillant,
je crois qu’elle était continûment sienne – au cœur de ce qu’il
considérait comme son devoir de pédagogue. C’est ainsi qu’il m’a appris
la vigilance, que je tiens pour la définition même
de l’attitude poétique : une attention aiguë au réel. En ce sens la
poésie est un état, inconstant, toujours désirable.
J’aimerais ici évoquer cet état intérieur
propice à la saisie émerveillée du monde. Celle-ci n’est pas liée au
caractère exceptionnel du spectacle que nous contemplons : c’est notre
vigilance poétique, notre concentration, qui peut rendre « spectaculaire » (visible) un objet intrinsèquement humble. Je m’intéresse à cet état parce qu’il relève d’une sagesse – d’un savoir-vivre à conquérir contre l’agitation de nos jours......"(......)