vendredi 24 avril 2020

*Le roi Jean






Il y a longtemps, dans une autre vie, j'habitais le pays de Jean Giono, un morceau de paradis tombé en Haute-Provence. Je m'étais installé à Pierrevert, près de Manosque, exprès pour pouvoir marcher sur ses pas en fin de semaine, arpenter la rue Grande, respirer son air, trouver dans son sillage "le silence et la paix gorgée de richesses".

C'était  un gai luron qui n'avait laissé que de bons souvenirs. Un de ses anciens amis manosquin me raconta qu'un jour, alors qu'il se soleillait avec le grand homme à la terrasse du glacier, son café officiel, remplacé depuis par une banque, un touriste lui avait demandé le chemin de l'église Notre-Dame de Romigier.

Giono lui avait indiqué la direction inverse avec une profusion de détails : il fallait passer avant de bifurquer à droite, descendre la route, tourner à gauche et, avant le ruisseau qui coule son jus noir, entrer dans un parc et patin-couffin....

Pendant que le touriste s'éloignait, l'ami s'indigna : "Enfin, Jean, pourquoi l'as-tu envoyé dans le sens contraire, si loin de l'église ?" Alors, le grand écrivain : "Parce que ça lui fera du bien de voir du pays !" Tel était Giono : cosmique, rustique, farceur, amateur de bonnes histoires, surtout quand elles étaient fausses. Il a donné au panthéisme une langue, un corps, une incarnation.

Dans la dernière nouvelle de son recueil Solitude de la pitié, il écrit : "Je sais bien qu'on ne peut pas concevoir un roman sans homme, puisqu'il y en a dans le monde. Ce qu'il faudrait, c'est le mettre à sa place, ne pas le faire au centre de tout." Pourquoi faut-il que la littérature tourne toujours autour de
 lui ?

Giono préconise de faire vivre d'autres habitants de l'Univers.

Par exemple, un fleuve. Au même titre qu'un humain, c'est un personnage "avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu hasard, ses maladies, sa faim d'aventures". De même les rivières et les sources. Ce sont aussi des personnages, écrit Giono, "elles aiment, elles trompent, elles mentent, elles trahissent, elles sont  belles, elles s'habillent de joncs et de mousses". Avec les champs, les landes, les collines, les plages, les océans et beaucoup d'autres choses, tout cela forme "une société d'êtres vivants" et il serait temps que nous tenions enfin compte des "psychologies telluriques, végétales, fluviales et marines".

De livre en livre, Giono développe sa conception panthéiste et animiste de l'Univers. Dans Jean le Bleu, son autobiographie, il écrit : "Nous sommes le monde." Puis il explique : "Le vent, les oiseaux, les fourmilières mouvantes de l'air, les fourmilières du fond de la terre, les villages, les familles d'arbres, les forêts, les troupeaux, nous étions tous serrés grain à grain comme  une grosse grenade, lourde de notre jus".

Aucune idéologie là-dedans, fors celle de la terre que célébra le régime de Vichy sous l'occupation nazie : elle valut à Giono, par ailleurs pacifiste militant, quelques ennuis après la Libération, une détention de cinq mois et une interdiction de publication suivie d'une quarantaine de presque six ans.

Chez Giono, pas la moindre tentative de théorisation. Il ne creuse pas, il sent. Il ne pense pas, il trace.
Mais le chantre de la paysannerie a expérimenté ses intuitions panthéistes à partir de 1935 en réunissant régulièrement  en communauté plusieurs dizaines d'amis sur le plateau du Contadour, loin du monde, pour y vivre la joie, mot qui revient tout le temps dans Les Vraies Richesses, le livre qu'il consacre à cette aventure.

Dans ce texte, Giono dénonce la société de l'argent et la vie citadine : "Tu n'es plus au moyeu de la roue mais dans la roue, et tu tournes avec elle." Prêcheur d'humilité, il s'en prend aussi à la vanité de la culture des villes : "Les systèmes philosophiques ne s'essayaient qu'à te perfectionner dans la connaissance de toi-même. Les efforts qu'on faisait pour tout expliquer et tout ordonner par rapport à toi t'avaient donné une orgueilleuse idée de ta position dans le monde."

Même s'il s'est toujours cantonné à son travail d'écrivain, Giono aurait pu, avec un petit effort, devenir un prophète à la Bouddha. Sa maison, Lou Paraïs, perchée sur un flanc du mont d'Or, a été vendue à la ville de Manosque et rien n'empêche qu'elle ne devienne un jour un lieu de culte drainant chaque été des dizaines de milliers de pélerins, venus de l'autre bout du monde pour lire à haute voix, la nuit, les textes sacrés du gionisme.

Dieu m'a souvent rendu visite quand j'habitais le pays de Giono. Un sourire, une espèce de vertige, un chatouillis dans la poitrine, un sentiment d'harmonie devant sa présence. C'étaient les quatre signes. La plupart du temps, je les ressentais lorsque je venais contempler la Vierge noire de l'église Notre-Dame de Romigier que je fréquentais  beaucoup à l'époque, au point de passer pour un crapaud de bénitier. Si je restais longtemps à la regarder, je pleurais de bonheur. Mais des fois, ça ne marchait pas et je rentrais bredouille, l'âme en peine, à la maison.

J'étais à peu près sûr de rencontrer Dieu, même l'hiver, quand j'allais au nord de Manosque, à Sisteron, au sommet de la citadelle de Vauban, et me retrouvais au milieu  des montagnes blanches comme la mort qui crevaient le ventre de gros nuages noirs, pourchassés par le vent. Par beau temps, je vérifiais qu'il n'y avait personne avec moi sur la forteresse pour céder à mon irrépressible  envie de hurler mon bonheur à tue-tête.

Non loin de là, sur le plateau de Ganagobie où trône un monastère bénédictin d'une humilité orgueilleuse, à pic au-dessus de la vallée de la Durance, le même Dieu accourait dès qu'il entendait le bruit de mes pas sur les pierres. J'en vins à me demander s'il n'habitait pas là au milieu des aigles. Je l'ai vu aussi régulièrement à Valensole ou à Sainte-Croix-du-Verdon. Je crois n'être jamais tombé autant de fois sur lui que pendant la période où j'habitais les Alpes-de-Haute-Provence.

Le corps de Dieu est gravé partout, dans nos yeux, nos coeurs, nos âmes. Le voir est donné à chacun d'entre nous, à condition de savoir qu'il est là et de l'attendre. Il est comme les chats. Il vient quand il veut et où il veut, mais il vient toujours, un jour ou l'autre.


Franz-Olivier GIESBERT

La dernière fois que j'ai rencontré Dieu

Gallimard



ps: En 1985, le Paraïs devient le siège de l’association Les Amis de Jean Giono, qui accueille et guide visiteurs et chercheurs, gère le fonds d’archives et organise les Rencontres Giono chaque été. 



2 commentaires:

  1. Quel texte ! Tu nous gâtes... Tu sais que c'est un de mes auteurs fétiches ?
    Mais oui, tu le sais, je te l'ai dit plusieurs fois je crois.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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  2. Bien sûr que je le sais, et j'ai pensé à toi en le lisant, le recopiant ! il est super Jean Giono, .... et j'ai trouvé que FO Giesbert que j'adore en parle très bien... des morceaux de leur vie à tous les deux que j' ignorais ! avec toujours cet accent de Provence et ses odeurs odoriférantes.... Et sa manière à Franz-Olivier Giesbert bien à lui de parler de Dieu...
    Merci à toi Céleste.
    Bonne soirée et prends bien soin de toi.
    Den

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Par Den :
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